Paris, le 15 janvier

J, à V

Pas encore trop trop débordé apres une semaine assez chargée.

Pour ce que j'avais écrit, je n'étais en fait que moyennement convaincu par mon introduction et ma conclusion, mais étant conscient que pour en être convaincu, il m'aurait fallu un temps passablement grand, j'ai préféré m'en tenir là. La phrase qui t'a frappée : en fait, c'était surtout une réflexion par rapport à l'espace (pas sur le temps). Si c'est en conclusion et sous forme de question, c'est aussi que je n'ai pas vraiment d'opinion fixée à ce sujet. Mais il me semble que, si l'oeil par exemple nous permet de voir une projection de l'espace en deux dimensions, on peut voir dans la troisième dimension (le relief, ou la profondeur) quelque chose de plus ou moins acquis. Je n'ai pas fait de recherches particulières sur le sujet, mais il me semble que les nourissons n'appréhendent pas de manière innée la notion de distance, c'est à dire s'il est possible pour eux d'attraper les objets du mobile qui se trouve accroché au plafond de la pièce où ils sont. On pourrait imaginer que cette troisième dimension est justement acquise dans le sens où c'est en comparant d'un côté ce qu'ils voient depuis différentes positions (estimer la distance en hochant légèrement la tête de maniere à estimer la distance de l'objet en fonction en fait de la différence angulaire entre deux positions -principe de la triangulation) et d'un autre côté leurs expériences. En effet, l'expérience nous dit que tel objet est à portée de main, tel autre non ; que en général tel objet a telle taille, tel objet une autre et que si l'objet m'apparaît plus petit que d'habitude, il ne m'est en général pas accessible d'un seul mouvement et doit être plus loin. En fait ma question portait à la fois sur cette question de savoir si notre perception de l'espace et de cette troisième dimension n'était pas issue de l'expérience, mais aussi sur le type de représentation que nous avons de l'espace. Sans savoir si ce que je pensais était réellement défendable, j'avais l'impression que dans notre perception de l'espace, nous privilégions certains concepts, comme l'angle droit (les points cardinaux ) et qu'il n'y a a priori pas forcémént de raison de privilégier cette approche. Dans la Science et l'hypothèse justement, Poincaré estime que notre conception de la géométrie est très liée à l'existence des corps solides, qui peuvent changer de position sans etre déformés (on peut alors "compenser" ce changement de position dans "l'espace extérieur" par un mouvement de notre corps, lié à des sensations musculaires précises, ce qui permet de faire un lien entre ce que nous ressentons musculairement et la position de l'objet dans l'espace extérieur) - la compensation, et cette approche de l'espace comporterait alors une grande part d'acquis. Pour le temps le probleme est assez différent : si on distingue un temps interne et un temps « externe », assez bizarre d'ailleurs, est-ce réellement pertinent ? Certes, il semble qu'on ait conscience de manière a priori du temps qui passe (succession des états de conscience, etc...) mais est-ce suffisant ? Ce temps n'est appréciable qu'en constatant un changement (externe ou interne), changement qui semble se situer dans un temps plus vaste et qui pourtant est perçu différemment. Aujourd'hui, des horloges atomiques nous donnent la seconde, qui vient rythmer l'évolution de nos états d'âme, mais c'est là un cadre qui va souvent à l'encontre de nos impressions, presque comme une convention, qui pourtant semble bel et bien plus qu'une simple convention, vu que nous vieillissons, etc. Est ce qu'on ne pourrait pas penser que d'une certaine maniere, nous apprenons à évaluer les intervalles de temps, à structurer d'une certaine maniere le temps ? Bon, euh... je ne sais pas trop où je vais, je ne sais pas trop ce que je pense de tout ca...

« comment dépasser les limites de la perception humaine pour aboutir à une théorie qui rende compte encore plus parfaitement du monde ? » bon, les deux dernières phrases de ma conclusion ne me satisfont encore moins que le reste (il y en a au moins une de trop). mais je pensais quand même à quelque chose de particulier, même si c'est dit d'une maniere un peu naïve. C'est je crois essentiellement lié aux recherches de nouvelles dimensions pour l'espace temps. Les théories nous poussent à imaginer des choses que notre expérience sensible n'aurait jamais envisagé, mais c'est là aussi toute la force de la Physique (et entre autres ce qui m'attire - de toute facon, la recherche en Physique, c'est essayer aussi de trouver des choses qui auparavant n'étaient meme pas concevables et qui, parfois, à partir du moment où elles sont énoncées deviennement observables et étudiables - enfin, il faut être fort pour trouver ça). L'histoire de la physique est pleine d'exemples où un beau jour, un monde entier que nous n'imaginions même pas s'est ouvert à nous, souvent à partir de nouveautés technologiques : microscope, télescope, mais aussi juste par l'imagination de certains scientifiques qui vont imaginer des choses hors du commun : comment Boyle au 17ème siecle se met à faire des expériences sur le vide, comment Newton à la même époque explique en quelques lois le mouvement des planètes, comment apparaît l'idée d'atome et suit la mécanique quantique, monde on ne peut plus contre-intuitif... Revenons à la question posée : est ce vraiment une question, vu que la physique n'a eu de cesse d'aller au delà des perceptions humaines ? Je ne suis pas si sûr que ce soit un fantasme de physicien : la science semble progresser vers une description de plus en plus fine et précise du monde, qui devrait donc etre de plus en plus en accord avec ce que pourrait être en soi le monde, et ce que la science nous renvoie du monde va bien au delà de ce que nous pouvons voir tous les jours, de ce que nous pouvions concevoir hier, et de ce que nous pouvons imaginer aujourd'hui (4 dimensions c'est déja beaucoup, alors 26...). Ma question etait naïve dans le sens où je rajoutais ensuite "Une telle théorie a-t-elle un sens, si en quelque sorte, elle ne nous concerne pas, du fait des limites de notre perception ?", phrase que j'aurais dû enlever. C'etait une question un peu contraire à la précedente, dans le sens où je laissais sous entendre qu'au fond, tout cela ne sert à rien vu qu'on ne peut pas le voir, ce qui est assez loin de ma pensée et me semble même assez contestable, car si on imagine un monde à 26 dimensions, c'est bien que des observations que nous pouvons faire (même si elles nécessitent quelque instrumentation) seraient agréablement décrites par 26 dimensions, et donc que même si nous ne verrions sans doute jamais ces 26 dimensions (mais après tout, qui sait ?), nous pourrions en observer des conséquences indirectes, eventuellement même exploitables (à l'image du monde quantique, difficilement imaginable, mais ô combien exploité, vu que tu es en ce moment même, en train de lire ce message qui a transité par ordinateur, d'utiliser des phénomènes quantiques au niveau des semi-conducteurs et des écrans). Enfin reste une question cruciale que le physicien que je suis élude un peu rapidement peut être : est ce que tout cela a un sens ? Ou plutot, existe-t-il au fond une réalité indépendante de nous ? - question pas forcémement inconfortable, dans le sens où on explique quand même pas mal de choses et qu'a priori on converge, asymptotiquement, mais on converge. Mais ne sommes nous pas en train d'essayer de mettre une structure sur quelque chose qui n'en a pas ? Bien qu'on pourrait encore revenir à la question précedente, c'est finalement assez vaniteux que de vouloir decouvrir la réalité du monde, et même s'il n'est que chaos, on est dans une sorte d'incertitude, on ne sait pas, on voudrait qu'il y ait quelque chose, justifier notre existence, tout en sachant qu'on n'arrivera jamais au bout, qu'au fond dans dix milliards d'années, tout cela sera oublié, que notre vie n'est pas plus importante que celle d'une feuille qui tombe d'un arbre. Bref je me lâche, je dis n'importe quoi, tout ça pour dire que malgé cela, on s'émerveille... Et savoir s'il y a 26 ou 4 dimensions, c'est quand même fou de se poser la question ! C'est bizarre aussi, cette tentation de tomber dans un état d'esprit "historique", ancré dans la réalité de notre temps, quand on se demande la mauvaise question avec laquelle je finissais mon travail, car comment puis-je juger de ce qui nous concerne ou pas, de l'étendue des choses que nous pouvons connaître ? Comment présupposer de la science à venir quand la science passée nous a montré à quel point elle pouvait être surprenante ? Je finis très prosaïque.

J'ai l'impression d'une belle logorrhée. Je te sais indulgent... j'ai du dire des bêtises. Je ne me relirais pas, j'y trouverais trop à redire, et en même temps ça m'aurais permis de ne pas dire n'importe quoi. Tant pis. Euh, dis moi, s'il te plait, parce que j'ai un peu peur d'avoir dit des choses que je ne suis pas sûr de pouvoir réellement défendre et qui pourraient même m'apparaître après réflexion comme contraire à ce que je pense. On me voit sans doute un peu incertain sur les bases conceptuelles à donner à la physique, ce qui est sans doute un peu vrai, sans que cela n'altère mon goût pour elle.

À bientôt!

J