Lettre quatrième

Paris, le 17 janvier

V, à J

Difficile de répondre à un texte que tu t'acharnes toi-même à renier en introduction et en conclusion ("je ne suis pas convaincu de ce que j'y ai dit") ...
Je passerai outre ces préventions, et te parlerai honnêtement de ce que j'ai lu dans ta réponse (il y avait sûrement bien plus à y lire, mais que veux-tu...)

Ce que tu dis sur l'acquis me paraît parfaitement fondé ; reste à voir si on doit considérer cet apprentissage comme quelque chose de culturel, comme l'explicitation à soi-même d'une capacité déjà inscrite, ou plus simplement comme l'adaptation progressive et prédéterminée de l'enfant à la "réalité extérieure" (au sens très large) ?
Par ailleurs, c'est juste de l'ignorance, mais je ne vois pas sur quelles bases nous privilégions spontanément l'angle droit ou les ponts cardinaux, en dehors d'un choix rationnel (les coordonnées) qui ipso facto n'a rien de spontané. Il y a probablement une interpénétration de ce rapport conventionnel à l'espace avec notre représentation instantanée de celui-ci, mais je préfère ne pas m'avancer. Kant a écrit des passages très éclairants sur le couple conceptuel gauche-droite, je vais essayer de retrouver mon cours dessus pour te le passer si cela t'intéresse.

Pour ce qui est du temps, je suis d'accord avec toi, il y a coexistence du temps organisé, que Bergson appelle mécanique, avec le temps vécu, interne ; mais il va de soi que notre vécu est partiellement structuré par l'écoulement mécanique du temps (il y a pas mal de choses intéressantes à étudier sur l'attente, qui est par excellence le point de rencontre de ces deux temps) ; je ne suis pas non plus sûr de tout cela, mais je te rejoins pour dire que parler de temps interne et externe est un peu facile et que le sujet mérite une approche plus fine.

Ce que tu dis sur l'expérience et le caractère notamment contre-intuitif de la science moderne est très instructif pour moi. Je suis d'accord, mais ne peut-on pas dire que les intruments sont précisément des outils qui permettent de convertir à notre capacité sensible ce qui nous échapperait autrement (le microscope classique fonctionne sur ce principe ; c'est toujours avec la vue que nous avons accès à ce qu'il nous révèle ; je sais vaguement que les microscope à effet tunnel et autres outils de la science contemporaine fonctionnent sur d'autres bases, mais je n'en sais rien et donc me tairait).
Ma question était : quel sens cela a-t-il de parler de ce dont nous ne pouvons avoir aucune expérience quelle qu'elle soit, fût-ce de manière intellectuelle ? Quand nous avons eu cette grande discussion sur la notion d'Univers, nous étions précisément sur le terrain de ce qui est absolument inaccessible à l'expérience humaine, même par le biais d'instruments. Voilà, ça ne va pas plus loin que ça... je n'affirme pas avoir quoi que ce soit à dire sur le sujet, je partage en toute convivialité mes modestes intuitions avec toi.

Pour ce qui est de la réalité, sur laquelle je me suis pris la tête pendant toutes mes années de lycée (tu étais là...), je pense, sans aucune autorité encore une fois, que postuler une réalité au sens de support de nos impressions n'est pas un choix, ni même une nécessité, mais une évidence que l'on ne peut que reconnaître ; la seule question serait : quel rapport pouvons-nous légitimement déclarer avoir avec cette réalité ? Là, je me la ferme. Les structures que nous construisons sont autant de façons de rendre compte de cette réalité, mais en aucun cas des façons d'y accéder. Je n'irai pas plus loin.
Quant aux vertiges physiques et métaphysiques qu'entraîne l'attention prolongée portée sur notre condition, eh bien, je remets ça à une autre fois. Mais ce serait avec grand plaisir que j'en discuterais avec toi.

Comme tu le vois, moi aussi je sais faire dans la loghorrée... Je te remercie pour l'approfondissement que tu me permets par tes mails. Ni toi ni moi n'avons les réponses, et c'est tant mieux ; que cela ne nous empêche pas de nous interroger sur ce qui nous entoure, autant que nous le pouvons. Merci encore, et à très bientôt j'espère...


V