Lettre Cinquième

Paris, le 6 février

J, à V

Salut V !

Bon désolé de repondre aussi tardivement... Je pensais le faire d'abors plus tôt, puis après mes partiels pour finalement te répondre pendant ceux-ci.

Bon, c'est un peu dommage que je m'acharne autant sur ce texte : préventions stériles. Reste que s'il était à refaire, je supprimerais au moins la derniere phrase.

Sur l'acquis, je serais d'avis qu'il a à la fois un aspect culturel, mais aussi un aspect plus individuel de construction et d'harmonisation entre ce qui est percu par les différents sens : comparaison entre ceux ci pour faire concorder les différentes informations pour aboutir à une representation (une sorte de schéma des concordances observées, qui servira de grille de lecture par la suite) interne, qui rend compte d'une certaine conception de l'espace. Pour reprendre l'exemple que je prenais, le nourrisson qui veut attrapper les éléments d'un mobile suspendu au-dessus de sa tete fait se rencontrer ses sensations visuelles et son toucher pour peut à peu apprendre comment il peut apprécier les distances à partir de sa vue. Le culturel n'interviendrait alors que dans la structuration de cette représentation suivant des canons particuliers. Ma remarque sur l'angle droit et les points cardinaux : en fait je ne sais pas si c'était très pertinent, car en fait tu as sûrement raison : le choix des coordonnées cartésiennes n'a rien d'évident (la preuve, il faut attendre Descartes). Peut être qu'un travail historique plus poussé serait interessant, notemment pour voir comment la notion d'angle droit est vue chez les grecs (Pythagore notamment) et ce qui en est fait : pour passer de l'angle droit à un repère cartésien de l'espace, il faut décomposer les vecteurs de l'espace sur une base orthonormale - au fond, cette base n'a pas besoin d'etre orthonormale pour que l'espace décrit ait trois dimensions, mais on a quand meme préféré les bases orthonormales, et on les préfère toujours, maintenant pour des raisons plus abstraites qui en font tout de même des objets un peu particuliers. Je ne me suis pas trop penché sur la question : qu'est ce qui, profondemment, rend ces bases si particulières ? Il me semble que ce sont quand meme des raisons "objectives" et explicitables (au sens de la construction mathématique), ce qui pourrait être interessant pour expliquer la préference de l'angle droit. En meme temps, les mathématiques sont humaines et rendent un peu compte de sa vision du monde (on va s'intéresser à certaines structures plus qu'a d'autres parce qu'elles nous paraissent plus "intéressantes", ou je ne sais quoi...). Ca doit en effet rejoindre ce que dit Kant sur le couple gauche-droite : je n'ai aucune idée de ce qu'il dit la dessus et serait plutôt interessé de le savoir...

Sur le caractère contre intuitif de la science moderne, tu évoques le fait que beaucoup d'appareils en physique servent, en quelque sorte, à "améliorer" nos sens, à aller au dela de ce qu'ils percoivent sans changer la nature de ce qu'ils observent. Ainsi avec le microscope, nous voyons ce qui est plus petit que ce que nos yeux peuvent voir habituellement, avec le télescope, nous voyons ce qui est plus loin, ce qui revient à dire que nous voyons avec ces techniques au delà du pouvoir de résolution de l'oeil (angle limite que notre rétine peu distinguer). Je ne pense pas qu'il en est ainsi aussi facilement avec d'autres techniques. Déjà, notre oeil ne voit des ondes électromagnétiques que celles qui ont une longueur d'onde comprise entre 400nm et 800nm : avec des photodiodes, par exemple, on peut ebserver des ondes électromagnétiques au delà du visible : infrarouge, ultraviolet, rayons X, rayons gamma, ondes radio (on arrive même à faire quelque chose avec tout cela, à les manier, alors qu'on ne les perçoit pas directement). Certes, il est possible de demander à l'outil qui mesure des rayons infrarouges de nous dessiner ensuite, par un jeu de couleurs allant du rouge au violet, ce qu'il a mesuré, pour que nous "voyons" l'image infrarouge (appareils utilisés dans l'armée). Mais ce n'est déjà plus qu'une representation.

Aussi, il y a sans doute quelque chose qui vient de nous : nous faisons une différence entre ce que nous pouvons "voir" (que ce soit réellement vu, ou que l'on puisse en avoir une representation, comme pour l'infrarouge) et ce que nous "mesurons" : est ce que la différence est si pertinente que ca ? Est ce qu'en fait, par cette distinction, nous ne sommes pas déja en train de différencier un visible élargi (visible, ou faisant appel à d'autres sens : odorat, ouïe,... qu'il puisse etre naturellement percu ou pas) et d'autres caractéristiques qui n'ont aucun lien avec aucun de nos sens ? Ainsi, l'intensité d'un courant electrique ne peut etre vue - quoiqu'elle puisse etre sentie, mais pas de maniere continue à la maniere dont nous voyons un objet matériel, ni sans modifier le systeme (court circuit) -, et pourtant c'est une quantité que l'on peut obtenir avec un ampèremetre (et là de facon continue : les chiffres sur l'écran évoluent naturellement, presque comme si l'ampèremetre n'était pas la. Les chiffres qu'on voit sur l'ecran ne sont la encore qu'une représentation, visible à l'oeil : la distinction entre une vision élargie et autre chose ne tient pas debout, puisqu'elle nous pousserait à mettre la "vision infrarouge" dans une catégorie différente de la "vision ampèremetre". Certes, la vision infrarouge n'est pas sans lien avec la vision naturelle : on peut distinguer les mêmes formes, etc... mais il reste que ce qu'on voit sur l'ecran ne ressemble pas à une image réellement infrarouge, qu'on ne verrait pas.

Le microscope à effet tunnel pose encore un autre probleme : ce qu'il mesure, ce ne sont pas des distances, mais l'intensité d'un champ électrique, et pourtant il nous montre en sortie une image en relief de l'objet considéré à une très petite echelle. Ainsi, ce qui est mesuré n'a a priori rien à voir avec l'image obtenue : le microscope lui-même ne prolonge pas le sens de la vue, comme la diode en quelque sorte le faisait pour l'infrarouge (comme l'oeil, elle était sensible à l'intensité lumineuse), mais utilise d'autres propriétés pour ensuite reconstituer une image : le principe d'un microscope à effet tunnel est (en gros) de balayer la surface que l'on veut observer - c'est une surface conductrice ou semi conductrice - avec une pointe, par laquelle passe un courant electrique : ce courant passe par la pointe, puis par l'air séparant la pointe de l'echantillon, et enfin par l'echantillon lui meme. Il existe une relation entre la distance de la pointe à la surface et l'intensité, ce qui permet d'obtenir l'une avec l'autre. On retrouve ce que je disais juste avant : on privilégie l'information "distance" à l'information "intensité", ici équivalentes, uniquement parce que l'une nous parle plus que l'autre. Et de nouveau, ce sont nous qui "traduisons" certaines informations en d'autres, plus intuitives. C'est un processus naturel, nécessaire à notre compréhension, mais le phénomène réellement observé n'est pas rapporté au sensations humaines.

Ce qui est absolument inaccessible, même par le biais d'instruments : y a-t-il vraiment des choses abolument inaccessibles ? (Je pose la question...) Avec ce que je viens de dire, il semblerait qu'il ne faille pas privilégier les sens humains, mais accepter d'observer des phénomènes par le biais de leurs conséquences, palpables ou non. Sur la structure de l'univers : certes, nous n'arriverons jamais à voir ce qu'il y a au delà de l'univers (car pour cela il faudrait y aller, et les années lumières, ca prend un temps fou à les traverser, surtout qu'il y en a beaucoup, et que -en plus- l'univers n'est pas encore pres à cesser son expansion... meme si on sait jamais avec la Science ce qu'elle nous reserve et nous pousse à ne pas etre trop dogmatique sur ce qui est possible et ce qui ne l'est pas : qui sait avec les trous noirs ? ca me parait douteux, mais avec autre chose ? ), mais cela n'exclut pas que nous puissions comprendre la structure qui englobe notre univers, uniquement à partir du peu de choses que nous pouvons observer là où nous sommes. Il en a fallu du temps pour que Copernic fasse tourner la terre autour du soleil (comprenant ce qui se passait autour de la terre sans jamais pourtant la quitter) ; on arrive bien à décrire les phénomènes atomiques, et pourtant, les inventeurs de la mécanique quantiques avaient bien peu d'informations ; bien souvent, le peu d'informations a néanmoins permis, à force de raison et de patience, d'aboutir à des théories dépassant ce peu d'informations, et bien souvent, c'est a posteriori, alors que la nouvelle théorie avait ouvert un nouveau domaine d'expérimentation, que l'on a pu voir à quel point elle etait pertinente. C'est le cas de la mécanique newtonienne, de la Relativité générale, de la mécanique quantique,... Savoir si ce qu'il y a au delà de notre univers est absolument inaccessible, qui peut le savoir ? Meme si ce que nous en saurons ne sera pas du meme type que ce que nous pouvons actuellement savoir de notre univers, pourquoi ne pas envisager qu'on puisse en savoir un jour quelque chose ?

En quoi est-ce une evidence de postuler une réalité au sens de support de nos impressions ? Nécessité : cela fait trop penser à un choix délibéré, mais evidence : quel sens donnes-tu à ce mot ?

J'ai peut être un peu défendu une certaine conception de la Physique, où rien n'est sûr et où tous les possibles sont laissés ouverts. Cette démarche est sans doute nécessaire en Physique, pour tenter de ne pas privilegier arbitrairement une voie en en oubliant d'autres, terrain propice aux erreurs. Mais ne contourne-t-on pas alors la difficulté, sans essayer de comprendre plus intimenent le monde comme un tout, sans limiter les possibles pour rendre compte de l'unité du monde ? Mais c'est là une démarche plus philosophique, d'une certaine maniere plus générale, qui n'exclut pas la démarche de la Physique, mais qui au contraire en est la complémentaire. Démarche d'autant plus difficile qu'en essayant de limiter les possibles, on risque plus facilement de glisser dans l'erreur... Je t'en prie, ne me laisse pas dire des bêtises, corrige moi s'il y a lieu, ce ne sont que des intuitions (modestes, en reprenant tes mots) déposées sur un clavier d'ordinateur et qui se suivent, ayant sans doute une certaine cohérence interne (dans la suite des idées, sans préjuger de leur sens), mais qui perdent peut etre une vision d'ensemble avec la succession des mots...

J

P.S : Un petit truc ecrit à xxxxxx pour répondre à la question : "Qu’est-ce que la mécanique quantique? ", au cas où cela t'intéresse :