Lettre Sixième

Paris, le 9 février

V, à J

Bonsoir J !

Pour la question de la formation des perceptions de l'espace durant l'enfance, je dirais qu'il ne faut pas mélanger deux plans de discours : la psychologie de l'enfance, qui montre les processus par lesquels l'enfant "apprivoise" l'espace pour l'appréhender de façon satisfaisante, et ce qui sous-tend cet apprentissage. Ce que je veux dire, c'est que le rapport à l'espace, s'il était réellement le résultat d'un apprentissage entièrement individuel, n'aurait pas de sens, parce que nous aurions des rapports à l'espace différents pour chacun, ce qui compromettrait gravement la notion même d'espace commun, non ? J'aimerais que tu m'expliques ce que tu entends par culturel... Personnellement, je ne suis catégorique que parce que je ne vois pas d'autre manière d'expliquer que nous voyions tous le même espace, sans "postuler", une fois de plus, que l'apprentissage, aussi personnel qu'il soit, suit des schémas prédéterminés, de telle sorte que l'espace est perçu par tous de façon adéquate (dans la limite des capacités humaines, bien entendu...)


Merci pour l'explication, précieuse, sur les instruments d'observation et de mesure ; mais, sur le fond, tu dis "ce sont nous qui "traduisons" certaines informations en d'autres, plus intuitives,." ; il ne m'a pas semblé dire autre chose... donc en fait on est d'accord... nous utilisons des outils pour obtenir des informations accessibles et interprétables par notre entendement, afin de rendre compte de ce que ces outils nous indiquent. Ce que tu dis est très juste.

Pour l'inaccessible, je parlais de l'absolument inaccessible ; nous ne pouvons pas sortir de notre univers, au sens où l'univers peut être conçu comme la totalité de tout l'espace existant (c'est nébuleux, je sais) ; c'était ambigu en effet,au sens où on parle en permanence d'autres univers... mais ces autres "univers", au sens où ils sont les parties d'un tout, ne sont que des monde par rapport à l'Univers comme totalité. Donc ce que je disais, et que j'espère est maintenant exprimé en termes corrects, est que nous ne pouvons pas sortir de l'Uivers pour le contempler de l'extérieur comme totalité (sinon nous serions quelque part, donc dans un espace plus grand que ledit Univers, ce qui est contradictoire) ; donc nous n'avons pas accès à l'Univers selon cette définition. C'est pour cela que je parlais d'absolu. Nous ne pouvons parler de l'expansion de l'univers que de l'intérieur, voilà tout ce que je disais.

Lorsque je parle de l'évidence de la réalité comme fondement (inacessible en tant que tel) de nos représentations sensibles , je me suis certes exprimé de façon ambigue.
Il y a une évidence qui est celle du sens commun : nous agissons spontanément dans la croyance permanente que ce que nous voyons et sentons a une existence réelle, que nous ne sommes pas en train de rêver. Voilà. Il faut partir de là, car toute remise en cause de la réalité extérieure suppose déjà cette intuition commune que nous vivons dans le même monde, dans une "réalité" commune, et pas dans une infinité de rêves personnels. L'esprit humain est naturellement réaliste (au sens philosophique que je viens de résumer).
Il existe une critique du réalisme, qui prend le nom d'idéalisme, et qui consiste à soutenir qu'il n'existe rien en dehors de mes propres perceptions actuelles. Or à bien la considérer, je suis parvenu à la conclusion qu'une telle argumentation, quoique puissante à première vue, est profondément absurde, ce qui ne diminue nullement la force de ceux qui l'ont soutenue.
Avec mes faibles moyens, je dirais ceci : il est évident pour celui qui étudie réellement la notion de perception que celle-ci ne saurait venir de moi-même. Je ne peux pas créer mes perceptions, donc, ipso facto, elles proviennent d'autre chose, que nous appelons réalité extérieure. Toute perception suppose une source extérieure de ces perceptions. Cela ne signifie pas, loin de là, que les perceptions sensibles nous donnent un "accès" quelconque à une "réalité supérieure", loin de là ; mais je ne sais pas comment on peut ne pas déduire de l'existence des phénomènes la position d'une réalité stable comme source de ces phénomènes. C'est en ce sens, et en ce sens seul, que je parlais d'évidence dans mon mail.

Ce que tu dis sur la nécessité de ne pas avoir de préjugés en physique est très riche, je mets cela de côté pour répondre de façon développée ce soir ou demain, si tu veux bien.

Merci pour ton topo sur la quantique, et pour ce mail très intéressant. La suite bientôt ?

V