Paris, le 11 mars

J, à V

Salut V,

Je réponds tardivement...

Je ne sais toujours pas trop où était mon esprit (pourtant censé être celui d'un scientifique rationnel) pour que je sois persuadé que c'était ton anniversaire... même si c'est d'autant plus une surprise pour toi car totalement inattendu. Je t'ai donc offert une Brève Histoire du Temps de Hawking, livre que je venais à peine d'ouvrir et qui me paraissait intéressant. Aujourd'hui j'en ai une vision un peu plus large. Je pense qu'il est toujours très intéressant, qu'il t'intéressera : il rend compte, je suppose correctement, de l'évolution des idées en cosmologie dans la deuxième moitié du XXieme siècle. Te l'offrir revient en quelque sorte à te le conseiller, à m'en porter garant, et c'est pourquoi je tiens un peu à m'en distancier.

A la première apparition du mot "Dieu", ma conscience de physicien athée sursauta, mais je me dis que c'était accidentel. Je suis peut être encore un peu naïf en ce domaine, notamment celui d'une certaine philosophie où l'on semble tourner autour d'un je-ne-sais-quoi qu'on ne dévoile qu'à la fin, pour en accepter l'existence, et qui revient toujours à peu près à la même chose : Dieu (dieu?). Je pense à Kant tout particulièrement - mais ma qualité de béotien en la matière me rend peut être impropre à une telle condamnation -, et je n'en suis que plus reconnaissant à Spinoza pour sa sixième définition (« VI. J'entends par Dieu un être absolument infini, c'est-à-dire une substance constituée par une infinité d'attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. »). En l'occurrence, bien qu'assez inattendue dans un bouquin de Physique, la référence pouvait passer : Hawking expliquait comment une certaine théorie de la formation et de la nature de l'univers, celle notamment du Big Bang, était compatible avec la croyance en un Créateur, qui aurait initié le Big bang pour ensuite laisser l'univers évoluer de son propre chef. Soit. Je ne vois pas d'objections, même si personnellement je ne vois pas l'intérêt d'introduire un dieu dans tout ça. D'ailleurs il n'est pas le premier, puisque Einstein lui-même a dit « Dieu ne joue pas aux dés ».

Puis vint encore une autre fois où, au détour d'une phrase, apparaît bizarrement et de manière incongrue le mot « Dieu ». Puis il nous dit avoir fait une conférence au Vatican, avec un entretien avec la pape. Cela suggère de prendre quelques distances et d'adopter une attitude un peu plus sceptique.

Bien que les qualités de pédagogue de Stephen Hawking me paraissent assez discutables à lire ce livre, ce qu'il dit n'en est pas moins intéressant, au moins d'un point de vue historique : le développement des idées en cosmologie à la fin du XXième siècle. Aussi, voilà un homme qui ne se prend pas pour de la merde ! Pour informations : les anecdotes personnelles qu'il aime à raconter (et qui ont un rapport tout de même assez indirect avec la cosmologie), le fait qu'il rappelle systématiquement être né 300 ans après la mort de Galilée, etc... Mais à la fin, lorsqu'il expose ses théories, j'ai quelque peu eu du mal avec son dogmatisme latent, sa manière de nous présenter des vérités toutes faites. Notamment quand il se met à sortir un tant soit peu de son domaine. Je suppose qu'en tant que philosophe, tu as pu être outré par ce qu'il disait, ne serait-ce que son mépris pour les philosophes ou son arrogance de physicien qui lui fait croire qu'il détient la science ultime. J'exagère peut être un peu mes critiques, tu sauras sans doute relativiser. Le chapitre « La flèche du temps » me paraît très faible, discutable : tout d'abords la définition de « la flèche du temps » ne me paraît pas si claire, et ses « démonstrations » me semblent proches de sophismes. (C'est pour ça que je disais que quand il sortait de son domaine...) Personnellement, j'ai aussi un peu de mal à voir la mémoire humaine analogue à celle d'un ordinateur et il me semble que malgré ses critiques du sens commun, il retombe dans un anthropomorphisme dont il dit s'extraire. Je ne sais d'ailleurs pas ce que tu pense du « principe anthropique », mais il me laisse assez froid et perplexe (je n'en voit pas trop l'inter et), surtout lorsqu'il sert à accepter le caractère unique du monde qui nous entoure (comme si dieu justement l'avait spécialement fait pour nous).

Une citation du dernier chapitre : « Je pense qu'il y a de bonnes chances pour que l'étude de l'univers primitif et les exigences de la logique mathématique nous amène à une théorie complètement unifiée durant la vie de certains de ceux qui nous entourent aujourd'hui. ». Bizarre quand on a lu plus haut qu'il fallait se méfier de ceux qui croient en l'achèvement prochain de la Physique...

Personnellement, je doute qu'on puisse arriver à un stage ultime de la Physique. L'histoire nous a trop souvent montré que ce rêve n'était qu'une illusion : à chaque fois qu'on y a cru, on s'est trompé, ça apprend à ne pas être trop affirmatif sur le sujet. Même si la science se rapproche indéniablement d'une explication de plus en plus précise du monde, ce n'est pas une raison pour que nous puissions réellement atteindre « la vérité » scientifique. J'avais assisté l'année dernière (en juillet) à une rencontre entre différents scientifiques (dont mon professeur de philosophie et histoire des sciences – biologiste) et présentée par un soi-disant « journaliste scientifique », justement sur la « Vérité scientifique ». Il me semble évident de dire qu'il n'y a pas de « Vérité scientifique » : ne serait-ce que d'un point de vue théorique, une loi scientifique n'est jamais qu'un modèle, qu'une théorie – qui a certes pu fait ses preuves, mais qui n'en reste pas moins une théorie, que l'on ne peut pas vérifier (seulement infirmer). Cette rencontre a montré à quel point pour certaines personnes, notamment ce « journaliste scientifique » (qui a en plus l'air d'être connu), le scientifique serait détenteur d'une « Vérité » ayant trait à l'essence du monde, qui serait hors de toute critique. On imagine le scientifique qui arrive avec ses formules, ses dessins et qui nous dit « voilà ce qui est, c'est l'ultime vérité, si t'es pas d'accord c'est que tu es victime de l'obscurantisme ». Bon euh... mieux vaut entendre ça que le contraire (un discours religieux, ou du même type), mais quand même. Déjà, il y a le problème de savoir si derrière ce que la science et nos sensations nous permettent de percevoir, il y a quelque chose de l'ordre d'une essence construite et organisée qui serait cette « Vérité ». Je suis parfaitement d'accord avec toi pour dire qu'il y a une « réalité extérieure » - à l'origine de nos sensations - , et je suis aussi d'accord pour dire qu'il n'y a pas là de quoi y voir une « réalité supérieure », comme le fait d'y voir une « vérité » semble l'impliquer. Le deuxième problème du terme « Vérité scientifique » - peut être le plus essentiel - est qu'il sous entend que, si l'on accepte l'existence d'une réalité extérieure construite, nous sommes capables de la connaître. Durant cette rencontre, les différents scientifiques se sont timidement et modestement évertuée à expliquer à ce « journaliste scientifique » (François de Closets) que la science ne possédait pas LA vérité, mais qu'elle essayait, pas à pas, à décrire le mieux possible le monde qui nous entoure et à prédire au mieux les phénomènes ; que la science convergeait avec une précision de plus en plus grande, mais qu'il n'était pas aussi évident que ça qu'elle convergeait vers « quelque chose » qui serait la « Vérité scientifique ». Le journaliste campait sur ses croyances et ses certitudes, fermé à toute interrogation du terme « Vérité scientifique » : le débat n'était avec cela pas des plus passionnants (surtout qu'en plus de cela, il nous racontait sa vie au lieu de donner la parole), mais il précisait un peu ce problème de la science.

Quand tu parles de la construction de l'espace et du fait qu'au final toutes les perceptions sont les mêmes (à peu près), je crois que certains y voient une capacité issue de l'Evolution (au sens de Darwin) : la représentation que nous en avons serait un avantage évolutif, nous permettant de mieux nous y épanouir – ce qui élude le problème de comment l'espace est « réellement ». D'ailleurs, on pourrait au contraire défendre (je me fais l'avocat du diable) qui si nous percevons tous la même chose, c'est qu'il y a derrière tout ça une structure bien déterminée... même si la Physique nous montre que ce qu'il y a derrière est bien plus compliqué que ce que nous percevons et que nos perceptions ne sont que très approximatives (ce qui invalide ce que je viens de dire en me faisant l'avocat du diable).

Je suis en train de lire un bouquin sur l'invention des thermomètres (Inventing Temperature, Hasok Chang) qui fait certaines réflexions intéressantes sur les méthodes de mesure. Ainsi, dans le cas des thermomètres, il suffit d'une vague définition de la température (prenant son origine dans nos perceptions du chaud et du froid, du plus chaud et du plus froid) pour fabriquer de bon thermomètres. Le problème était qu'il n'y avait pas de définition de la température, fixant des standards qui permettraient d'accorder toutes les mesures. La discussion s'est rapidement orienté sur les points fixes (eau qui devient glace, température des caves de l'observatoire de paris, température maximale en été, température minimale en hiver, température d'ébullition de l'alcool, de l'eau, etc...), qui ne sont en réalité pas vraiment fixes. Ensuite, le problème était de fabriquer des instruments de mesure qui permettraient de rendre compte de l'impression de chaud et de froid : on fit des « thermoscopes », basés sur le fait que, apparemment, le volume augmente quand la température monte. Mais on ne possédait aucune théorie sur la loi de correspondance entre les deux grandeurs que sont la température et la pression d'un gaz à volume constant, et une telle loi aurait nécessité de connaître une définition de la température (en supposant que c'est la qu'est le problème, même s'il y a autant de problème à définir la pression – mais historiquement, on ne se posait pas autant de questions dur la pression), et donc on tournait en rond. On pouvait donc mesurer différents types de température : celle donnée par un thermoscope à mercure, à eau, à alcool, etc... En fait – c'est là où j'en suis dans ma lecture (un peu laborieuse, c'est en anglais, et en plus il faut que je me déplace à la bibliothèque de recherche de physique de Jussieu) -, une certaine cohérence fut obtenue par la comparaison : comme on ne pouvait comparer les mesures ni aux prédictions d'une théorie, ni à un étalon particulier, il fallait les comparer à elles-mêmes, c'est à dire conserver qui étaient le plus cohérentes entre elles. Comme quoi, en bâtissant sur du sable, à force de soutenir les planches entre elles, ont parvient à un édifice relativement stable, même s'il n'est pas à l'abri d'un coup de vent destructeur. Mais même en cas de coup de vent, rien n'est jamais totalement perdu, les calculs effectués, s'ils étaient cohérents et rigoureux peuvent être sauvés.

Je vais m'arrêter ici, j'espère que tu trouveras le temps de répondre, je te souhaite bon courage pour les semaines qui viennent et qui voient le concours approcher, j'espère que tu vas bien.

J