« Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence »

    Souvent, celui qui a choisi de se consacrer à la philosophie se retrouve confronté, lorsqu'il évoque son occupation, à une certaine perplexité de la part de ses interlocuteurs. Nombreux en effet sont ceux qui ont bien du mal à voir dans sa discipline autre chose qu'un bavardage sans plus de consistance, ou une discipline scolastique qui s'amuse à couper les cheveux en quatre ad libitum. Ainsi, pour reprendre une formule frappante de Ruwen Ogien, la façon de faire typiquement philosophique serait celle qui consiste à « contribuer à rendre des choses simples parfaitement incompréhensibles ». Plus nombreux encore ceux qui, tout simplement, se demandent ce qu'est, au fond, cette matière étrange et prétentieuse ; ma petite soeur, entre autres. Tout cela se cristallise autour de la question « À quoi ça sert, ce que vous faites ? », question qui, pour pouvoir être fructueuse, doit être divisée en deux problèmes : d'une part, qu'apporte la philosophie à celui qui l'exerce ? d'autre part, sur quoi porte-t-elle à proprement parler ? Pour un ensemble de raisons qui, je l'espère, apparaîtront un jour, c'est le deuxième de ces problèmes que je vais traiter aujourd'hui.

Le présent travail, sans aucune prétention à une validité de type supérieur, a pour but, avant tout, de clarifier mes propres idées sur la question, ô combien épineuse, du statut de la philosophie. Je vais tenter de l'exposer en prenant l'angle du sens, et de la notion de proposition.

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    Une proposition est un énoncé exprimé dans un certain langage. De ce fait, elle n'a pas nécessairement de sens (n'est pas forcément intelligible), et n'a pas forcément non plus de référent (elle peut porter sur des objets inexistants ou des non-objets).
La première distinction que nous aurons à faire, donc, sera celle entre propositions intelligibles, ou articulables, et propositions inintelligibles, ou inarticulables. Une proposition inarticulable est une proposition qui est structurellement dénuée de sens. On peut en trouver un exemple dans les « idées vertes incolores dormant furieusement » de Chomsky.
Autre exemple (emprunté cette fois à House of Leaves de Mark Z Danielewski) : « Known some call is air am » est inarticulable, parce qu'il n'a pas de sens assignable dans le langage où il est formulé ; sa traduction phonétique se révèle cependant correspondre à une phrase latine, « non sum qualis eram », qui est, elle, articulable.
Par sens, l'on entendra tout contenu possiblement concevable, aussi limité soit-il ; la signification d'un énoncé, est l'ensemble des sens que l'on peut dégager de cet énoncé à partir de sa structure interne, et des autres ensembles d'énoncés auxquels il se voit relié. Ne sont, à proprement parler, des non-sens que les propositions mal construites, et les contradictions logiques.

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    Cette première distinction une fois présentée, il existe un deuxième critère de différenciation entre les propositions : leur vérifiabilité. Une proposition est vérifiable, si elle est contrôlable par l'expérience. La science relève de ce type de propositions, qui peuvent être confirmées ou infirmées par les moyens de l'expérience, sous forme de procédure expérimentale en l'occurrence. Par ailleurs toute discipline, tout champ de la connaissance humaine portant sur d'effectifs phénomènes observables et émettant des énoncés factuels, tombe dans cette catégorie des propositions vérifiables. Cette dernière ne se limite donc pas à ce que l'on entend habituellement par « science », mais inclut également tout discours relevant du domaine de l'empirique.
Remarquons également que si un discours produit des propositions vérifiables, cela ne signifie pas que ses propositions sont valides : elles ne le sont que si ces propositions sont par ailleurs vérifiées ; typiquement, les énoncés de l'astrologie sont, pour la plupart, vérifiables, mais infirmés.
Ainsi, en ce qu'elle implique l'existence d'un critère de validation des propositions, la notion de proposition vérifiable nous permet de distinguer entre les formes de discours qui relèvent du savoir et celles qui relèvent d'une apparence de savoir.

Restent ensuite tout un pan de propositions invérifiables. Elles ont un sens, (possiblement) un référent, mais ne peuvent se voir différenciées entre elles par les moyens de la science. À ce stade, le positiviste logique, et avec lui la plupart des gens, s'arrêteront, déclarant que le champ des propositions valides, ou en tout cas dignes d'un intérêt de connaissance, ne va pas plus loin, et que s'aventurer dans le champ des propositions invérifiables, c'est s'exposer, soit à des erreurs, soit à des non-sens.

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    C'est ici qu'il me faut introduire une nouvelle distinction, que d'aucuns estimeront abusive, mais qui me semble nécessaire, au moins à titre heuristique, éventuellement à titre métaphysique-ontologique, celle de la justification. Est justifiable une proposition qui peut être démontrée de manière satisfaisante comme étant la condition de possibilité (directe ou indirecte) d'une proposition vérifiée, ou d'un ensemble de propositions vérifiées. (1)
Ainsi se dessine le champ propre de la philosophie : faire la distinction, au sein des propositions invérifiables, entre les propositions justifiables et les propositions injustifiables ; et parmi les propositions justifiables, entre celles que l'on peut effectivement justifier et celles qui ne se trouvent pas pouvoir l'être (2). La philosophie est le discours sur les fondements de ce qui est, discours qui a pour ancrage des propositions non vérifiables mais cependant justifiables.

Pour essayer d'être un tout petit peu moins nébuleux, présentons une illustration de cette procédure de justification. Prenons donc la question de l'identité personnelle. L'expérience commune nous envoie des signes contradictoires, ou en tout cas ambigus : nous sentons une certaine continuité de nos états de conscience, de nos déplacements corporels, et par ailleurs nous nous sentons différents sur la temporalité longue, voire d'un instant par rapport à l'autre. Si nous nous tournons vers les sciences expérimentales, nous trouverons un certain nombre d'éléments vérifiables et assurés, sur le renouvellement des cellules, sur l'activité cérébrale, des rapports de cas d'amnésie ou de dommages cérébraux particulièrement éclairants, etc. Mais la possibilité, ou l'impossibilité, d'un objet tel que le moi, sa relation avec la conscience, son interaction (ou non-interaction) avec le corps, tout cela sont autant de questions que l'on ne peut pas élucider par d'autres moyens que l'analyse conceptuelle serrée ; là entre en jeu la philosophie, qui tente d'élaborer des catégories rationnelles, soumises à la notion de justification, et en cela distinctes d'une simple affirmation gratuite, sur ce genre de questions.

Pourquoi mettre en jeu cette nouvelle caractéristique, éminemment suspecte ? Il se trouve que, à mon sens, tout naturalisme strict est impraticable, parce qu'il exclut la possibilité de sa propre compréhension (3). Pour que le savoir existe, il est nécessaire qu'il trouve une forme d'explication dans d'autres composants que les simples déterminations physico-chimiques et psychologiques. La vérité même des discours qui portent sur les propositions vérifiables exige que l'on maintienne une puissance de la pensée en tant que telle, qui ne soit pas réductible à d'autres déterminations quelles qu'elles soient. La philosophie n'est pas autre chose que l'examen raisonné de la pensée par elle-même. La catégorie de la justification est, dans ce cadre, le meilleur moyen que j'aie trouvé, à l'heure actuelle, pour rendre compte de cette nécessité.

Quelles sont les conséquences de l'introduction de cette notion ?

–    D'une part, elle modère les prétentions de la philosophie à tenir une vérité dernière et supérieure à elle seule ; en effet, la philosophie vient en quelque mesure après le discours scientifique, comme la forme de discours susceptible d'articuler et de résoudre les dilemmes que ce discours est impuissant à trancher, comme complétant son approche par un questionnement rationnel et argumenté sur ce qu'elle n'est pas capable de traiter ; mais cela, sans pour autant faire intrusion autoritaire sur le domaine scientifique. La philosophie est indépendante de la science, en ce qu'elle peut trouver d'autres vérités que les siennes, mais elle doit en rendre compte, c'est-à-dire rendre compte de la prétention à la justesse des énoncés scientifiques.

–    D'autre part, comme discours sur les conditions de possibilité de ce qui est, la philosophie trouve ainsi une place légitime et défendable dans le champ des savoirs, qui simultanément explique sa versatilité et lui intime sa rigueur. Cette légitimité vient de ce qu'elle implique, par la notion de fondement, un statut explicatif aux énoncés philosophiques, dont d'autres types d'énoncés sont dénués.

(Aparté : l'expression « conditions de possibilité », ou « fondements », n'exclut pas l'éventualité d'un discours sur l'éthique, qui est par excellence le domaine du « devoir-être » ; en effet, le premier pas de l'éthique consiste justement à démontrer s'il y a ou non des fondements aux discours éthiques effectivement tenus).

Il découle de tout cela que toute philosophie authentique est métaphysique, et ce de deux manières.

–    D'abord, selon le sens habituellement reconnu (meta = au-dessus, depuis Thomas d'Aquin), elle porte sur des objets distincts de ceux de l'expérience, que ce soit de manière réflexive ou simplement parce que personne ne peut espérer voir une Forme, une monade, ou un Dasein.

–    Ensuite, dans le sens étymologique, inspiré du sens originel du terme (meta = après, dans la bibliographie d'Aristote), parce que la philosophie, étant un discours sur les fondements de ce que nous constatons, est, par essence, le prolégomène au grand livre du monde (mundus est fabula), sa préface ; l'on sait bien que la préface est ce qui, dans un ouvrage, s'écrit en dernier, car elle doit présenter tout le reste, et annoncer tout ce qui va venir.

Je tiens enfin à préciser que la définition exposée ici de la philosophie est nécessairement, en raison de l'angle sous lequel j'ai choisi d'en parler,  partielle et limitée (ce qui ne contredit en rien son éventuelle validité argumentative), en ce qu'elle est restreinte à une dimension précise de son objet (la signification), sans prendre en compte certaines autres (notamment les aspects existentiel, pratique, social, culturel, éducatif...), qui ne sont en rien négligeables. L'on sera cependant disposé à reconnaître que, sans une certaine forme de légitimation des énoncés philosophiques sur le plan de la connaissance, la spécificité de son statut, et la grandeur dont elle se pare, sont singulièrement limitées. En ce sens, le débat sur la prétention à la validité de la philosophie est fondateur de ses autres aspects, des autres formes de valeur que l'on peut être tenté de lui accorder. Cela ne signifie pas qu'il soit radicalement détaché d'eux (cela est loin d'être évident), mais que l'on peut, au moins pour des raisons de clarté et de lisibilité, faire une distinction de raison entre eux, qui autorise à en traiter séparément.

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    Appendice : le présent exposé, sous forme d'une suite de distinctions argumentées (articulable-inarticulable, vérifiable-invérifiable, justifiable-injustifiable), a laissé pour l'instant deux formes de discours à l'écart : le discours religieux ou spirituel (que j'appellerai à partir de maintenant la mystique) et le discours ne prétendant pas à la validité factuelle (l'esthétique). Remédions-y.

–    L'esthétique, ou, en tout cas, la part de l'esthétique qui a trait au langage (c'est-à-dire la littérature), a pour caractéristique, d'une part de n'être pas limitée à un type particulier de proposition, d'autre part d'avoir une vocation profondément différente des autres discours : elle montre, sans démontrer. Elle présente des histoires, des pensées, des impressions, des arguments même, sans avoir à affirmer en quoi que ce soit l'existence effective de ses objets. Elle échappe aux requisits d'un discours « de vérité », parce qu'elle fonctionne de manière close, sans en appeler à une vérification quelconque, fût-elle seulement théorique. Cela ne signifie pas qu'elle soit complètement étrangère à ces formes de discours (en effet, elle ne peut être comprise sans une représentation de ce qu'elle évoque, et donc sans une postulation, au moins le temps de la lecture, de la possibilité d'existence de ce dont elle parle ; en cela, elle s'appuie sur l'existence des autres discours, qu'elle peut par ailleurs reproduire à sa guise), mais qu'elle ne s'y restreint pas. L'esthétique, donc, est une manière de faire jouer les différentes formes de la langue, de confronter entre elles les différentes propositions, les différents types, au besoin pour ébranler la solidité des distinctions qui les séparent (« je est un autre » ou « la terre est bleue comme une orange » sont des énoncés acceptables en esthétique). Tout type de proposition est accessible à l'esthétique, aucun ne lui est interdit, pour la simple et bonne raison qu'elle ne répond pas à aucun critère de validité extérieure à elle-même.

–    La mystique, enfin, est, à mon sens, assignable au champ des propositions injustifiables : elle dit ce sur quoi rien ne peut être affirmé, ce sur quoi aucune connaissance digne de ce nom n'est possible. Par là, elle trouve une forme limitée de légitimité. Limitée, parce que, d'une part, elle ne peut contredire à proprement parler les énoncés des autres formes de discours, ni même porter sur aucun de leurs objets. En effet, si ce n'était pas le cas, si le discours de la mystique était susceptible de vérification ou de justification, il ne serait pas mystique, mais scientifique, empirique ou philosophique, et perdrait toute la dimension de transcendance que suppose son statut. Limitée également parce que, du fait qu'elle n'est qu'une articulation sans fondement, elle ne peut être qu'objet de croyance, et qui plus est d'une croyance qui se sait n'être rien d'autre que cela. Si jamais la mystique, au lieu d'objet de croyance, s'affirmait objet d'un savoir supérieur (par la révélation, ou par cette « lumière intérieure » dont parle Locke), elle mettrait à bas les distinctions qui fondent sa place dans l'ensemble des discours humains, ruinant toutes les distinctions précédentes, mais par là même ruinant aussi toute prétention propre à la légitimité, puisque cette dernière n'est tirée que de la distinction entre proposition justifiable et proposition injustifiable. Ainsi, la mystique, discours gratuit et sans prétention au statut de connaissance (car dénuée de toute dimension explicative au sein du monde), extrapolation a-rationnelle sur les composants ultimes du monde, peut-elle se voir justifiée sans menacer les autres formes de discours. (4)

Pour le dire autrement, et en guise de conclusion : il est parfaitement possible de croire, de tenir un discours relevant de ce que j'appelle la mystique, à condition de ne jamais lui accorder plus de justesse que ce à quoi il peut prétendre, c'est à dire, au mieux, à un pari dont l'incertitude est manifeste et avouée. Ce qui nous conduit à formuler un aphorisme protecteur : «  il ne faut jamais prendre trop au sérieux un discours mystique, surtout pas le sien ».

Notes :

  1.  Le terme de « justification » peut malheureusement être sujet à confusion, en raison d'une certaine polysémie. Nous ne faisons appel, dans l'introduction de ce terme, qu'à sa signification de connaissance et d'explication, en excluant toute connotation morale. Il sera important de garder cette précision à l'esprit lorsqu'il sera question des propositions injustifiables, lesquelles le sont par leur radicale absence de fondements, et donc leur caractère inconnaissable, et non par une inhumanité ou une immoralité que pourrait laisser supposer le terme.
   2.  On remarquera que se pose alors la question délicate de la distinction entre proposition injustifiée et proposition injustifiable ; une proposition injustifiée est, soit fausse (par bivalence), soit insuffisamment fondée, mais susceptible d'argumentation . Une proposition injustifiable est une proposition qui n'est susceptible d'aucune argumentation sur sa littéralité. Il va de soi que la distinction entre propositions justifiables et injustifiables est dès lors cruciale pour l'ensemble de la philosophie, et constamment exercée.
   3.  Je renvoie notamment à Charles Larmore, Modernité et morale, PUF, 1993, chap. II et III, ainsi que l'essai « La connaissance morale », in Ruwen Ogien, Le réalisme moral, PUF, 1999
   4.  Pour plus d'information à ce sujet, dans une perspective différente et novatrice, je renvoie au chapitre « Métaphysique, fidéisme, spéculation » d' Après la finitude de Quentin Meillassoux.

Schéma récapitulatif de l'arbre des propositions :

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