Précision sémantique : le terme "libéral", dans ce texte, est à entendre dans sa signification anglo-saxonne (liberal).

" C'est encore Chesterton qui a formulé la meilleure critique de cette position dans son jugement sur la guillotine :

« La guillotine est chargée de nombreux crimes mais rendons-lui justice : elle n'a rien d'évolutionnaire. La hache seule apporte à l'argument évolutionnaire favori la réponse qui convient. L'évolutionniste dit : « Où traçons-nous la ligne ? » Le révolutionnaire répond : « Je la trace ici : exactement entre votre tête et votre corps ». Si un coup doit être frappé, il faut qu'à un moment donné il y ait un bien et un mal abstraits ; il faut quelque chose d'éternel pour justifier la soudaine violence »

C'est sur ce principe qu'il faut comprendre la raison pour laquelle Alain Badiou, le théoricien de l'acte, doit faire appel à l'éternité : un acte n'est compréhensible qu'en tant qu'il convoque l'éternité dans le temps. L'évolutionnisme historiciste conduit à la procrastination infinie ; la situation est toujours trop complexe ; il y a toujours d'autres aspects à prendre en compte ; la balance entre le pour et le contre n'en finit jamais... A l'opposé, le passage à l'acte implique un geste d'une simplification radicale et violente, une coupure comparable à celle du noeud gordien proverbial : le moment magique où la cogitation infinie se cristallise dans un simple « oui » ou « non ».
Résister à la tentation de priver l'idée d'homo sacer de sa véritable radicalité tout d'abord, refuser son mésusage ensuite, permet alors d'analyser les nombreux appels, apparus dans l'après-11 septembre, à repenser les composantes élémentaires des idées modernes : dignité humaine et liberté notamment. La chronique de Jonathan Alter, « Le moment de penser à la torture », dans le magazine Newsweek, accompagnée du sinistre sous-titre : « Nous sommes dans un monde qui a changé, et survivre pourrait bien impliquer le recours à de vieilles techniques dont on pensait il n'y a  pas si longtemps qu'elles étaient hors de propos », en est un bon exemple. Après avoir flirté avec l'idée, évoquée en Israël, d'une légitimation de la torture physique et psychologique en cas d'extrême urgence (lorsqu'on sait qu'un terroriste prisonnier possède des informations qui pourraient permettre de sauver la vie à des centaines de personnes), et des énoncés « neutres » (certaines formes de torture sont vraiment efficaces »), Alter conclut ainsi son article :
« Nous ne pouvons pas légaliser la torture ; c'est   aux valeurs américaines. Mais même si nous continuons à dénoncer les crimes contre les droits de l'homme perpétrés à travers le monde, il nous faut, si nous voulons combattre le terrorisme, avoir l'esprit ouvert et envisager certaines mesures comme l'interrogatoire psychologique juridiquement autorisé. Et il nous faudra penser à l'avenir à transférer certains suspects à nos alliés les moins facilement dégoûtés, quant bien même ce serait hypocrite. Personne n'a jamais prétendu que cela serait plaisant »
L'obscénité de tels jugements est flagrante.  Et tout d'abord, pourquoi utiliser les attaques du World Trade Center comme une justification ? N'existe-t-il pas des crimes bien plus horribles commis à longueur de temps de par le monde ? Et puis, quoi de neuf là-dedans ? La CIA n'a-t-elle pas, pendant des décennies, enseigné la torture à ses alliés militaires, tant en Amérique du Sud que dans le Tiers-Monde ? L'hypocrisie, ce n'est pas nouveau... L'argument « liberal » d'Alan Dershowitz, tant repris, est suspect : « Je ne suis pas pour la torture, mais s'il faut y avoir recours, elle doit être approuvée par la cour de justice ». La logique sous-jacente est celle-ci : « Puisque dans tous les cas on a recours à la torture, autant la légaliser et prévenir ainsi les excès ! » Elle est extrêmement dangereuse : en légitimant la torture, on ne fait qu'ouvrir l'espace d'un recours illégal supplémentaire à la torture Lorsque Dershowitz, dans le même ordre d'idées, prétend que la torture ne remet pas en cause, en situation de « compte à rebours », les droits du prisonnier (l'information obtenue ne pourrait pas être utilisée contre lui dans un procès, la torture ne relève donc pas de la punition mais a pour unique fonction d'empêcher des meurtres de masse imminents), la prémisse du raisonnement est encore plus dérangeante : on pourrait ainsi torturer quelqu'un, non pour le punir de ses fautes, mais uniquement parce qu'il sait quelque chose ? Pourquoi alors ne pas légaliser la torture des prisonniers de guerre qui pourraient détenir des informations permettant de sauver des centaines de nos soldats ? Face à l'honnêteté libérale de Dershowitz, il faut donc paradoxalement en rester à l'hypocrisie apparente : d'accord, on peu bien imaginer que dans une situation particulière, confrontés au fameux « prisonnier qui sait », dont les mots peuvent sauver des milliers de personnes, nous puissions avoir recours à la torture : mais c'est précisément dans un tel cas qu'il est absolument capital de ne pas élever ce choix désespéré en principe universel ; dans l'inévitable et brutale urgence du moment, il faut simplement le faire. Ce n'est que de cette manière, dans l'incapacité et l'interdiction même d'élever ce qu'il faut faire au rang de principe universel, que nous pouvons conserver le sens de la culpabilité, la conscience du caractère inadmissible que nous avons fait.
Bref, de tels débats, de telles exhortations à « demeurer ouvert d'esprit » devraient être interprétés par tout libéral authentique comme le signe que les terroristes sont en train de l'emporter. Et en un sens, des idées comme celles d'Alter, qui ne défendent pas ouvertement la torture, mais veulent simplement l'introduire comme un sujet de débat légitime, sont bien plus dangereuses qu'une approbation explicite de la torture : alors que, pour le moment du moins, une approbation explicite serait par trop choquante et donc rejetée, la simple introduction du caractère légitime d'une discussion sur la torture nous permet d'en considérer l'idée tout en conservant notre bonne conscience (« Bien sûr que je suis contre la torture, mais cela ne fait de mal à personne d'en parler ! »). Une telle légitimation de la torture comme sujet de débat modifie bien plus radicalement l'arrière-plan des présupposés et des options idéologiques que sa défense directe. Le champ entier en est reconfiguré, tandis que sans cette légitimation la défense de la torture reste un phénomène limité. Le problème ici, est celui des présupposés éthiques fondamentaux : bien sûr, il est possible de légitimer la torture dans un objectif à court terme (sauver des centaines de vies humaines) – mais quelles conséquences à long terme pour notre univers symbolique ? Où faut-il s'arrêter ? Aux criminels endurcis ? Au parent divorcé qui kidnappe son enfant à son conjoint ? L'idée que, une fois le génie sorti de la bouteille, la torture puisse être maintenue à un niveau « raisonnable » est la pire des illusion libérales – et ce d'autant plus que l'exemple de la situation du compte à rebours est trompeur : dans la plupart des cas, la torture n'est pas utilisée pour résoudre une situation urgente mais pour des raisons complètement différentes (punir l'ennemi et le déstabiliser psychologiquement, terroriser une population qu'il s'agit de soumettre, etc.). Toute position éthique prétendant à un minimum de consistance se doit de rejeter un tel raisonnement pragmatico-utilitariste. Je suis d'ailleurs tenté une nouvelle fois de proposer une petite expérience mentale simple : imaginez un journal arabe évoquant la torture de prisonniers américains. Quelle explosion de commentaires ! La barbarie intégriste ! La violation des droits de l'homme ! (...)

Slavoj Zizek, Bienvenue dans le désert du réel, pp. 151-156

Version anglaise de ce texte, originellement publié dans London Review of Books, 22 mai 2002