À force, on va croire que je fais exprès de tape sur Hegel de manière délibérée. Ce qui est parfaitement faux ; je trouve simplement cet extrait très amusant, et assez intéressant dans son côté démystificateur. Encore un article qui n'intéressera que les philosophes ; promis, je repars ensuite sur des sujets d'ordre un peu plus général.

D'ailleurs, en avant-goût, voici un article un peu embrouillé mais très riche sur l'âge moderne des comics

" Mais je sais bien qu'il y a beaucoup d'Idéalistes qui repousseraient comme entièrement dépourvue  de fondements l'accusation selon laquelle ils ne peuvent distinguer entre une sensation ou une idée et ce que j'appellerai son objet. Et il en existe beaucoup, je le reconnais, qui non seulement impliquent, comme nous le faisons tous, que le vert est distinct de la sensation du vert, mais encore qui insistent expressément sur cette distinction comme constituant une partie importante de leur système. Peut-être se contenteraient-ils d'affirmer que les deux forment une unité inséparable. Mais je désire souligner que beaucoup d'entre eux, qui emploient cette formule, et qui admettent effectivement la distinction, ne sont pas absous par cela même qu'ils nient l'accusation. Car il existe une certaine doctrine, très répandue de nos jours chez les philosophes, dont on peut prouver, par une déduction très simple, qu'elle affirme que deux choses distinctes sont à la fois distinctes et non distinctes. On affirme une distinction, mais on affirme aussi que les choses distinguées constituent une "unité organique". Mais, en formant une telle unité, soutient-on, chacun ne serait pas ce qu'elle est indépendamment de ses rapports avec l'autre. Par suite, considérer l'une ou l'autre seule, c'est faire une abstraction illégitime. On considère comme un des principales conquêtes de la philosophie moderne le fait de reconnaître qu'il existe des "unités organiques" et des "abstractions illégitimes" en ce sens. Mais quel sens attache-t-on à ces termes ? Une abstraction  est illégitime dès l'instant, et dès l'instant seulement, que nous entons d'affirmer d'une partie (de quelque chose qui est abstrait) ce qui n'est vrai que du tout auquel cette partie appartient ; et il se peut qu'il soit utile de souligner que c'est une chose qu'on ne doit pas faire. Mais l'application que l'on fait de ce principe, et ce que peut-être on admettrait explicitement comme étant sa signification, est bien l'opposé de l'utile. On se sert de ce principe pour affirmer que certaines abstractions sont illégitimes en toutes circonstances ; que chaque fois que l'on tente d'affirmer quoi que ce soit de ce qui est une partie d'un tout organique, ce que l'on affirme  ne peut être vrai que du tout. Et ce principe, loin d'être une vérité utile, est nécessairement faux. Car, si le tout peut, et même doit, être substitué à la partie dans toutes les propositions et pour toutes les fins, ceci ne peut être que parce que le tout est rigoureusement identique à la partie. Par conséquent, lorsqu'on nous dit que le vert et la sensation de vert sont certainement distincts et cependant ne sont pas séparables, ou bien que c'est une abstraction illégitime de considérer l'un indépendamment de l'autre, on se sert de ces restrictions pour affirmer que, bien que ces choses soient distinctes, cependant, non seulement on peut, mais encore on doit, les traiter comme si elles ne l'étaient pas. Bien des philosophes en conséquence, lorsqu'ils admettent une distinction, cependant, à l'exemple de Hegel, affirment hardiment le droit qu'ils ont, sous une forme verbale légèrement plus obscure, de la nier aussi. Le principe des unités organiques, comme celui de la combinaison de l'analyse et de la synthèse, est surtout employé pour justifier la pratique qui consiste à soutenir à la fois deux proposition contradictoires, chaque fois que cela semble commode. En cette matière, comme en d'autre, le plus grand service qu'Hegel ait rendu à la philosophie est d'avoir nommé et érigé en principe un type d'erreur pour lequel l'expérience a montré que les philosophes, comme le reste des humains, ont un faible. Rien d'étonnant à ce qu'il ait des disciples et des admirateurs"

George Edward Moore, " La réfutation de l'idéalisme", Mind, v.12, 1903.
Reproduit dans F. Armengaud: G. E. Moore et la genèse de la philosophie analytique