Une fois n'est pas coutume, parlons, à l'orée des vacances, de littérature. Pour information, ce texte date d'il y a bien trois ans. Ma position n'a pas changé outre-mesure ; mon écriture, par contre...


Ce texte est né, comme beaucoup de bonnes choses, d'un échange impromptu, en l'occurrence la réception d'un mail collectif, consistant en une question : ramassée, recollée, celle de Breton, et des surréalistes :

« Pourquoi écrivez-vous ? »

Inévitable, aveuglante, que certains ont trop souvent tendance à négliger.

Une intention, enfin : se lâcher une dernière fois, avant de plonger pour de bon. Un pamphlet pour la forme, dira-t-on ; pour garder quelque dignité. Cracher le fond de la pensée, une fois pour toutes, et ne plus remâcher.

Alors, pourquoi écrire ? (car j'écris :  nouvelles, poèmes, articles plus ou moins sérieux. Voilà pour les faits)

Pourquoi moi, d'ailleurs ? Qu’est-ce que les lettres m’ont fait pour mériter ça ? Une telle mise en question exige une étude détaillée.

Commençons par ce que j'estime être un principe directeur : je n’ai pas à juger ce que j’écris. Là n’est pas mon rôle. Mais si j’écris, une fois pour toutes, c’est en vue d’un résultat, d’une valeur. Écrire pour arriver à un résultat qui vaille quelque chose. L’écriture est ambition de littérature, ou elle n’est rien.

Dès lors, avant de continuer où que ce soit, deux précisions s’imposent.

Écrire pour quelque chose est le contraire d’écrire pour soi, comme d’écrire pour écrire. Deux attitudes, deux variantes, qui reviennent exactement au même. Le même, l’amour de soi, n’ont qu’un nom, la masturbation. Intellectuelle, s’entend. Philosophiquement, le solipsisme (non le relativisme).

Il est des compulsifs, d’une sincérité presque naïve, qui vous confessent qu’ils ne peuvent pas ne pas écrire. Non qu’ils aient quoi que ce soit à écrire. Ils sont journalistes, philosophes, écrivains, parfois tout en même temps. Admirables plumes multifonctions. Non contents de se faire quotidiennement plaisir, ce qui est leur droit le plus strict, ils veulent encore nous gratifier de leurs déjections. Elles ne nous sont pourtant nullement destinées ; seul le besoin narcissique d’être confortés par la société tout entière dans leurs tendances, afin de pouvoir retourner joyeusement dans leur petit cabinet recommencer leurs contemplations, les y poussa. Je serai bref et banal : si l’on professe écrire pour son propre plaisir, pour le plaisir ou l’acte d’écrire, on s’enferme dans une cave et l’on y reste. Mais surtout, qu’on nous foute la paix. Qu’on ne sorte pas à moins de croire, au moins croire, que le tas de papier que l’on serre entre ses mains peut prétendre à la lecture. Le besoin de s'épancher, de se confesser, vague exhibitionnisme culturel, qui n’est pas seulement le moteur de beaucoup de people mais aussi semble-t-il de beaucoup de pseudo auteurs, nous étouffe.

Plus généralement, et sans complètement dévier du sujet, il faut asséner avec force que tout ce qui glorifie l’acte pur d’écrire en dehors de toute adresse à un autre est un leurre, si cet acte a le front de se prétendre littérature. C’est, au mieux, un atelier d’écriture.

Preuve par l’Oulipo. Si Queneau, si Calvino (entre autres) sont dignes d’intérêt, c’est qu’ils n’ont pas pris leurs jeux pour une fin mais pour un moyen. Une œuvre composée selon un bicarré latin d’ordre 10 a peu de chances d’être inoubliable si elle est d’une autre main que celle du regretté Perec. C’est parce qu’il valait mieux que les jeux auxquels il s’adonnait qu’il est et restera un auteur. Malgré toute la considération que je peux leur accorder, je ne pardonne pas vraiment à l’Oulipo d'avoir prononcé, par la voix d’un de ses membres (Paul Fournel), certaines paroles : « Prenez dix personnes et proposez leur d’écrire un poème inoubliable, vous avez de bonnes chances de rester dans le grand silence blanc. Proposez leur d’écrire un poème sans la lettre « e » et les voici au travail poussés par la curiosité et le défi ». Aveu confondant du renoncement à la littérature. Et donc acceptation de son anéantissement.

Il faut, ai-je dit, de l’ambition pour écrire. Pas personnelle mais littéraire. Il faut vouloir faire de la littérature. Rien ne dit que l’on y arrivera, la visée seule compte. Car, autre banalité, si l’on ne postule pas que les œuvres littéraires sont des sauts vers le littéraire, alors il vaut mieux la fermer et s’y tenir. Prenons un exemple, au hasard, le mien : il m'est arrivé de commettre tel ou tel texte, dans la ferveur d'années lycéennes ; cela fait-il de moi un écrivain, un auteur ? Certes non. Sinon tout le monde en serait un, c’est-à-dire personne. Mes écrits sont de la littérature ou n’en sont pas, mais voilà quelque chose qu'il ne me revient pas de déterminer. Ce qu’ils sont, je ne m’en préoccupe pas. Je veux que mes textes soient de la littérature et je fais mon mieux pour cela. Si j’y parviens, tant mieux ; si je n’y parviens pas, c’est que je n’en suis simplement pas capable. Peut-être ne le serais-je jamais, peu m’importe. Le résultat n’est pas de mon ressort, la tentative seule est mon propre. Je compte bien y consacrer tout mon coeur.

C'est dit, je ne suis pas un écrivain. D’abord parce que ce n’est pas mon état, ensuite parce que je ne sais pas ce que je vaux, et n’ai aucun moyen de le savoir. Je ne me soucie pas de mes Juges, du moment que j’écris pour eux.

On s’étonnera que je ne semble pas répondre à ma propre question. Pourquoi donc écrire, si je ne m’occupe, dans la pâleur d’une mansarde, qu’à des tentatives sans résultat véritable vers un « littéraire » lui-même bien nuageux ?

La Muse est morte qui comblait les vœux de ses fidèles. Morte aussi la blague de l’art pour l’art. Alors quoi ?

Il faut, pour élucider cela, revenir au gouffre qui sépare l’écrire pur de l’écrire « pour ». Pas « pour » n’importe quoi, « pour » la littérature. Cela ne veut pas dire se contenter lâchement de babiller au hasard, et puis je m’en lave les mains. Si on écrit pour la littérature, l’on écrit pour les hommes. On écrit pour toucher l’humain, la vie. Pour être un mouvement qui se retourne vers la vie dans toutes ses modalités, ignobles et célestes, au lieu de s’endormir dans le ronron du formalisme. La seule raison qui justifie que l’on mette Lautréamont, Swift et Proust dans la même phrase, c’est que chacun, par ses qualités propres, devient dans son discours singulier un mouvement d’éveil et de retour à la vie. Là est la littérature.

(Mouvement n’est pas effet. Définir la littérature par l’effet, comme le fait le relativisme, revient à la réduire aux satisfactions égoïstes et lilliputiennes d’un petit moi en mal d’affection. Donc, in fine, à la masturbation, dont j’ai dit plus haut le nihilisme qui la sous-tend.)

Il faut à présent en venir à une certaine réalité, qui est celle d’une crise. Non pas de la littérature en tant que telle ; les déplorations inductivistes car très myopes sur la faiblesse de la contemporaine ne sont que les larmes du fossoyeur qui n’en continue pas moins son travail, sans comprendre l’hypocrisie qu’il représente. Il y a une crise du vécu littéraire aujourd’hui, qui ne saurait être crise du commerce littéraire (puisque le livre se vend, ce qui ne prouve rien), ni non plus crise de la réalité littéraire (mille contre-exemples à l’appui).

Crise d’hiver, en somme. Pas exquise pour un sou. Quand la lumière se fait rare, chacun prend peur pour sa carcasse. Et préfère regagner son trou, plutôt que chercher la lumière.

Ce dont je m’alarme après mille autres est l’impasse de perspectives exaltantes, que chacun remarque et dont chacun, au fond, se satisfait. C’est-à-dire :

- D’un côté, des auteurs ou des pseudo auteurs glorifiés de partout et s’écoulant par millions, accentuant chaque jour un peu plus l’uniformisation des consciences. Dan Brown, Michel Houellebecq et autres ne font pas la même soupe, mais il est certain qu’ils se servent tous de la même écuelle pour nous abreuver de leur mixture. Ces « phénomènes » grossis à l’envi, écrasant toute autre activité, se réduisent à l’hypertrophie de quelques pauvres  talents dévoués corps et âmes à la  grande cause qui consiste à abreuver en contes la populace, d’autant plus terrifiants que plus rongés intérieurement par leur déformation professionnelle.

- De l’autre, une multitude de petites avant-gardes dispersées et brailleuses, dont on nous vante à intervalles réguliers les mérites certes un peu dissipés mais sûrement novateurs, quelque part, au fond. « Fort bien jeunes gens, revenez dans vingt ans, vous ferez un malheur ». Et de se débarrasser lestement.

Inoffensifs bambins. Car, en fait de nouvelles écoles (ce fantasme typique du grégaire littéraire), ces avant-gardes sont plutôt des maternelles. Quand ce n’est pas le jardin d’enfants. On se jette les cubes poétiques et théoriques fournis par les parents, formatés et formalisés, armes en caoutchouc, et l’on rentre bien sagement à la maison. Slavoj Zizek a mille fois raison de rappeler que quand deux faces sont aussi caricaturalement opposées l’une à l’autre, il y a fort à parier qu’elles forment une seule pièce, un seul mensonge. Chaque phénomène se nourrit de l’autre, lui donne sens, et finalement le conforte dans sa légitimité pour que rien ne change au manège. Il faut sortir de cette spirale aliénante, trouver une solution radicalement autre pour résoudre le faux dilemme en l’effaçant. Ni auteur marque déposée, ni écrivains classe de neige. Se débarrasser de cette opposition stérile, en même temps que refuser de s'inscrire dans ses composantes, est un premier pas. Et après ?

Après, il n'est pas de mon ressort de dicter ce qui s'apparenterait à un mode d'action privilégié. Nos temps, et les moyens qu'il offre à un individu seul pour en toucher une multitude, sont pleins d'occasions à saisir. Par ailleurs, les espoirs de construction collective ne sont pas encore morts (on en trouve des indices ici ou là). En renonçant à l'idée d'école ou d'avant-garde, sédimentées, stérilisées, en inventant de nouveaux modes d'existence collective, peut-être un peu de rafraîchissante nouveauté pourra se dégager.

Qui sait ?

« La littérature est tout à fait comme la schizophrénie : un processus et non pas un but, une production et non pas une expression »  (Gilles Deleuze)