Cela faisait longtemps que je souhaitais développer un certain nombre d'idées sur l'esthétique. J'ai essayé à plusieurs reprises d'en tirer un article, voire plusieurs, sans y parvenir. Les mettant par écrit, afin de me clarifier l'esprit, j'ai fini par trouver qu'elles se suffisaient assez bien à elles-mêmes, et les livre donc.
PS : certains paragraphes peuvent être considérés comme offrant une conclusion à la disputatio sur le statut des jeux vidéo, et à la question de Laurent Saclue sur le statut des écrits non littéraires.

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L'art évolue, mais il ne progresse pas. L'idée même de "progrès artistique" est la chose la plus discutable qui soit. On pourrait même dire, avec je ne sais plus qui, que la simple existence d'Homère la réfute. Les transformations de l'art ont bien plus à voir avec le complexe tradition/innovation/rupture qu'avec une quelconque dynamique linéaire. C'est d'ailleurs ce en quoi le modernisme en art a quelque chose de complètement illusoire, en ce qu'il hypostasie un impératif de création (on ne peut se contenter de répéter les formes antérieures) en un impératif de jugement (ce qui est antérieur est inférieur, ou incompatible avec les conditions de l'individu contemporain). De là la nécessité de se plonger dans les oeuvres antérieures, pour trouver, non seulement ce qui nous parle encore, mais aussi ce qui parle à tous les hommes de tous les temps. L'universalisme, tant décrié, n'est pas autre chose : chercher à apprécier une oeuvre en dehors de ce qui résonne directement avec le présent est un moyen de se libérer des préjugés de son temps. Un de mes professeurs a dit un jour : allez au Louvre, regardez les Rembrandt où sont peintes des femmes, et si ces tableaux vous déplaisent simplement parce que ces femmes ne répondent pas aux canons de la beauté actuels, c'est que vous êtes enfermés dans l'esprit du temps, dans le Zeitgeist dans ce qu'il a de plus plat. J’ai du mal à penser qu’il ait tort en cela.

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Tout le monde peut faire de l'art.  Il n'existe ainsi pas d'équivalence art-génie. Mais tout le monde ne fait pas du bon art, ou simplement des oeuvres dignes d'intérêt. Restreindre l'art aux chefs d'oeuvre, c'est la stratégie de l'arbre qui cache la forêt. À l'inverse, dire que tout le monde peut également être artiste, c'est tomber dans une indifférenciation qui enlève tout intérêt à l'expérience artistique, laquelle a partie liée avec la notion d'intensité (et donc, par répercussion, de valeur esthétique)

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La véritable question qui se déduit de la position précédente n'est pas de savoir ce qui est de l'art et ce qui n'en est pas, mais de savoir si sa nature artistique est significative ou non. Une photo de vacances n'a pas de différence ontologique avec une oeuvre de Cartier-Bresson ; elles sont artistiques toutes les deux. La différence est que la nature artistique de la photo de vacances est tout sauf significative, et n'entre que faiblement en ligne de compte dans son appréciation, ce qui n'est pas le cas pour celle de Cartier-Bresson.

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De même, la différence entre "grand art" et "culture populaire", ou "art inférieur" doit être conçue comme tout sauf rigide (à supposer même qu'elle doive être conçue) : non pas deux espèces irréductibles l'une à l'autre, avec des barrières claires et infranchissables, mais un continuum, une échelle progressive et graduée, qui autorise donc chevauchements, déclassements, écarts et assomptions.

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De toute évidence, des notions comme celles de valeur, de pureté, d'engagement, sont très souvent sujettes à des détournements idéologiques, servant à défendre un certain complexe hégémonique socio-culturel ou une mainmise sur un domaine particulier (exemples : C Greenberg ; la pureté de la musique instrumentale ;  le réalisme socialiste ; la bataille d'Hernani). Elles sont, dans ces cas, des facteurs d'immobilisme, et de rejet de formes nouvelles ( Beethoven ? inaudible ; Du côté de chez Swann ? du charabia ; le surréalisme ? une obscénité  ; les beatles ? ridicules ; Lynch ? Informe ; Rez ? un divertissement...)

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Ces abus doivent nous inciter à réformer ces notions et à comprendre qu'elles ne constituent pas des points de repères absolus et autosuffisants. Non pas à y renoncer, mais à les intégrer dans un ensemble plus large.
Analogie : la découverte des géométries non euclidiennes n'a pas réfuté la géométrie euclidienne ; au contraire, elle l'a confirmé, en montrant qu'elle s'imbriquait dans un ensemble plus large ; "désabsolutiser" une notion n'est pas lui enlever son intérêt propre.

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Toutes les précédentes observations concernent, grosso modo, ce qui est de l'essence des choses, et  qu'on appelle de l'ordre du droit : en principe, donc, il n'y a pas de limites préétablies à la valeur d'une oeuvre. D'où qu'elle vienne, elle peut être extrêmement bonne ou mauvaise. Cependant, les contraintes historico-socio-culturelles exercent largement leur influence sur le contenu effectif des oeuvres produites.

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À l'aune de cette constatation (non principielle), force est de reconnaître que, pour une large part, la pop culture est avant tout le folkore de l'Occident capitaliste. Sans tomber dans des diatribes marxo-réactionnaires, il est cependant certain que les conditions de production et d'élaboration de bien des oeuvres contemporaines (diffusion de masse, standards narratifs et formels), soit directement, soit par adhésion/opposition à un modèle préexistant, pèsent lourdement sur ce que sont les oeuvres d'art aujourd'hui.

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Qu'implique une telle constatation en termes de jugement esthétique ? Je ne suis pas sûr, à l'heure actuelle, de pouvoir formuler de conclusion formelle, ou même, ce qui déjà serait plus raisonnable, de réflexion à peu près fondée. Tout au plus peut-on établir que de tels éléments, en ce qu'ils limitent grandement le champ des possibles artistiques, sont un facteur du caractère essentiellement polémique des discours sur la valeur de la culture populaire. J’essaierai de traiter à fond cette question un de ces jours.

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Le rapport à la culture que l'on fréquente est autant à prendre en compte que cette culture elle-même. Rien ne sert d'aller à l'Opéra si c'est uniquement pour se faire voir (comme c'était le cas pour l'aristocratie du XIXe siècle), ou par simple consensus social. Un rapport authentique et passionné à sa culture est le seul moyen d'en tirer les fruits qu'elle renferme

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Nietzsche a très bien fait de remarquer que la plupart des doctrines esthétiques (modernes, donc) se concentraient sur le spectateur, et non sur l'artiste. Cependant, il n'explique pas pourquoi privilégier le second point de vue sur le premier. Il est étrange de constater que le retournement qu'il propose est si peu justifié. On est plutôt fondé à penser, au contraire, que l'essence de l'esthétique est liée à l'expérience esthétique, et non à l'expérience de création ; cette dernière est peu susceptible de nous révéler quoi que ce soit sur la nature de l'art, étant donné qu'elle n'a que peu à voir avec l'oeuvre qui est réalisée. À moins d'être soi-même nietzschéen (ce qui demande un ensemble d'engagements théoriques considérable et problématique), on ne peut malheureusement en tirer grand-chose.

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Ne reste donc, pour comprendre et pour finir, que le jugement, notre jugement, faillible et imparfait. Exerçons-le, travaillons à le rendre plus perçant, plus acéré, plus libre enfin. Reste encore à savoir par quelles voies ce travail doit être accompli, en esthétique comme ailleurs : autrement dit, le problème, éternel et lancinant, de la méthode. C’est au penseur de la Méthode, ainsi, que je laisse le soin de conclure, si l’on peut dire :

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent: mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s’en éloignent. »
René Descartes, Discours de la méthode (premières lignes).