Un de mes amis (que nous appellerons  ici N.) a une sainte horreur des araignées ; je ne sais pas si l’on peut vraiment parler d’arachnophobie, mais je peux affirmer qu’il ne supporte pas leur présence, et que, dès qu’il se rend compte qu’une de ces bestioles est dans ses environs, il s’empresse de la réduire en bouillie avec une ardeur qui révèle l’ampleur son malaise face à l’animal. N’ayant moi-même rien d’un amoureux de ces bestioles à huit pattes, mais ne ressentant rien de particulier à leur endroit, je lui demandai un jour comment il expliquait une telle aversion. Et cet ami me répondit avec profondeur qu’il y avait dans l’araignée quelque chose de fondamentalement inhumain, qui ne laissait pas de l’horrifier. En effet, contrairement à la majorité des animaux, l’araignée (et avec elle, une multitude d’insectes de toutes sortes) se déplace selon un mode qui nous est profondément étranger : ses membres la font avancer par une sorte de reptation extrêmement agile, impossible à imiter pour nous ; la finesse de sa constitution lui permet, qui plus est, de se jouer de la géométrie, et de gravir les murs avec une aisance dont le plus doué des alpinistes serait incapable. D’aussi irréductiblement autre, il y a bien le serpent, mais celui-ci est, à tout prendre, un infirme de la nature, et la pieuvre, mais elle est par trop rare pour être aussi présente dans l’imaginaire commun que l’araignée. Notre antagoniste principal sur cette terre, ce n’est pas une bête imposante comme l’ours, le lion ou l’éléphant, ce sont l’araignée et ses compères cafards, qui incarnent une forme de vie complètement opposée à nos conceptions habituelles.
Je restais confondu devant la justesse d’une telle explication. En effet, elle faisait ressortir un aspect crucial de la psyché humaine,bien connu il est vrai, à savoir la répulsion violente que nous avons face à ce qui nous est foncièrement étranger, à ce qui échappe à toutes nos boussoles. L’horreur ultime, c’est l’Autre absolu, la Chose innommable, sans nom dans aucune langue, car en dehors de tous les concepts connus. Sur un tel créneau, les artistes versés dans la terreur se sont repus à maintes reprises : rien de plus glaçant que les créatures de Lovecraft, indescriptibles, insaisissables, car tirées d’espaces si lointains qu’ils n’ont rien de commun avec nous, et dont la simple vue ferait éclater nos faibles cerveaux, incapables de soutenir bien longtemps une étrangeté aussi absolue. À l’inverse, la paresse et le conformisme de l’imaginaire se marquent dans le pullulement de créatures censées être étranges, mais toujours proches de l’humain, ressemblantes et familières à quelque degré : en se conformant à la silhouette humaine, ces créatures affirment implicitement que cette silhouette est la forme idéale de l’être vivant, que l’homme est, bon an mal an, le sommet de l’évolution, de l’univers. Les films Transformers donnent un bon exemple : c’est la forme humaine qui est la plus naturelle à ces machines métamorphes (quand elles s'affrontent, typiquement), et nullement une autre, plus insolite, à laquelle on  pourrait s'attendre de la part d’êtres venus d’ailleurs. C’est là, plus largement, un défaut fondamental d’une vaste partie de l’imagerie commune de l’extraterrestre, de ne se figurer les aliensque comme des variations sur la figure anatomique de la glorieuse humanité. Là d’ailleurs est le mérite d’un film comme Men in black, de substituer à cette morne similarité un pullulement inépuisable d’apparences divertissantes car sans cesse multiples et étrangères à nos habitudes de pensée. Un autre versant de l'horreur, que je ne développerai pas outre mesure ici pour des raisons de brièveté, est bien entendu de prêter de l'étrangeté à ce qu'il y a de plus familier (cf. The Thing, L'invasion des profanateurs de sépultures, They Live), de révéler la part d'inconnu terrifiante de ce que nous croyons être le plus habituel, le plus confortable.

Plus largement, c’est la ressemblance à soi qui, rassurante, forme le fondement de nombre de nos préjugés. Le passage, dans ce rapport à l'inconnu du fait (ce qui relève du domaine du jamais vu entraîne un sentiment d'appréhension instinctif) à la valeur (ce même inconnu est de nature mauvaise et inférieure à ce qui est admis et établi, le même devenant la norme que l’on impose dans l’ensemble d’un groupe), est assurément l’explication la plus convaincante de toutes les tendances que l’on constate dans nos sociétés à exclure le différent, tout ce qui se distingue d'une norme érigée en étalon. Ce que nous vénérons, c’est (la plupart du temps) ce qui se conforme à nos attentes, lesquelles sont d’ailleurs souvent formées de manière à correspondre à l’ordre établi, tandis que ce qui est surprenant se voit le plus souvent repoussé comme menaçant la quiétude de notre espace mental irrémédiablement clos.
Un tel constat (qui n’a certes rien d’absolu) devrait également agir de manière préventive face à ce qui nous est présenté comme de la nouveauté : bien souvent, à travers du prétendument neuf, c’est quelque chose d’entièrement adéquat à nos prédispositions appréciatives, ou à celles de la majorité, qui nous est servi. Lorsqu’un engouement s’empare d’une foule, il y a fort à parier que son objet, bien loin d’avoir la moindre nouveauté, consiste en une actualisation (plus ou moins fine) de quelque chose de bien connu, et de rassurant par là même. Dans la prétendue « nouveauté » (musicale, par exemple), c’est au contraire une double répétition qui s’opère : d’une part, des structures familières, d’autre part, des ajustements cosmétiques mais uniquement adaptés à l’esprit du temps, à l’horizon d’attente comme l’on dit. C’est pourquoi bien souvent les nouveautés réelles (bonnes ou mauvaises) sont soit rejetées, soit inaperçues. Patrick Tort affirmait ainsi que le propre de l’idéologie, c’est de ne rien inventer, de ne rien produire, de toujours répéter compulsivement les mêmes structures, dans l’espoir justement d’annuler l’histoire à travers l’hégémonie d’un discours profondément statique, dissimulant mal sa stérilité manifeste derrière une nouveauté de pur apparat.
(Bien entendu, et c’est ce qui rend les choses amusantes, la compulsion à voir partout de l’idéologie est elle-même une volonté d’étouffer ce qui irait contre une vision du monde préétablie, impossible à remettre en cause, une volonté d’annuler l’extérieur en le réduisant aux coordonnées du connu, donc du maîtrisable. On songera également aux absurdités auxquelles peut mener l'abus de la notion psychanalytique de rationalisation).
Il n’y a ainsi rien de plus trompeur que de ne voir dans l’événement que ce qu’il nous plaît d’y voir, c’est à dire ce qu’il a de convenable à nos prérequis : ne pas voir, par exemple, le caractère véritablement neuf du néolibéralisme, qui n’a rien de commun avec la vieille doctrine libérale du moins d’État, ne pas prendre la mesure de la transformation de la démocratie en une entreprise dont les citoyens ne seraient que les actionnaires (très) minoritaires, vidant ainsi de sens et de substance toutes les institutions péniblement bâties par les héritiers des Lumières, voilà l'aveuglement le plus grave. Il est vrai qu'il est infiniment plus simple de penser que tout fonctionne comme avant, sur les mêmes modes anciens de confrontation et de lutte proprement absurdes à l'heure actuelle. Idem pour les énérgumènes agitant la paranoïa du complot : il est bien plus rassurant de postuler un « nouvel ordre mondial » secret et contrôlé par une petite clique qu'il s'agirait de renverser pour libérer l'humanité, parce que cette image du groupe occulte est facile à imaginer, facile à mobiliser ; par contre, essayer de comprendre l'évolution du monde contemporain comme un processus  dépassant dans son accomplissement volontés particulières qui y adhèrent sans pour autant être dirigé de l'extérieur, voilà ce qu'il y a de véritablement terrifiant : un pouvoir dé-spatialisé, dés-humanisé, et par là même inaccessible aux attaques traditionnelles.

Il faut l’affirmer clairement, au moins pour le déplorer et tenter de dépasser cet état , ce qui découle de ces observations comme leur origine : l’homme est par nature anthropocentrique et solipsiste. Lorsque nous prêtons aux animaux des intentions, la plupart du temps nous ne faisons que calquer nos propres sentiments sur les leurs, alors qu’il s’agit de psychologies parfaitement hétérogènes. De même nous interprétons les actions et les gestes de nos semblables qu’en ce qu’ils nous sont précisément semblables, qu’en ce qu’ils se conforment à la conception que nous avons des choses. Ne pas penser le monde et les autres selon nos grilles préétablies, qui découlent pour une large part d’un désir sous-jacent que le monde soit effectivement plié à nos volontés, requiert une vigilance permanente. L’expérience, au contraire, nous apprend quotidiennement que nos voisins pensent et font rarement ce que nous imaginons qu’ils pensent et croient, justement parce qu’eux-mêmes pensent selon leur propre mode et leur propres règles. Souvent l’on peut se trouver en porte-à-faux lorsque, face à quelqu’un, nous violons sans le savoir des règles de comportement qui lui semblent admises, quand bien même elles ne le sont pas pour soi-même, à tel point que les deux parties s’enferment dans une animosité réciproque, l’un considérant l’autre comme honteux de ne pas se plier à ses exigences, l’autre en retour s’indignant qu’on veuille le faire se plier à des règle qu’il trouve pour sa part odieuses...
Du solipsisme où nous nous engluons incessamment, je souhaite donner un exemple un peu caricatural, mais, il me semble, divertissant. J’entendis une fois un quidam s’entretenir amicalement avec deux jeunes filles, leur disant en plaisantant à moitié que, puisqu’il lui était impossible de concevoir une quelconque sensualité masculine, c’est qu’il n’y en avait pas, et que toutes les femmes prétendument hétérosexuelles n’étaient manifestement que des lesbiennes refoulées... Il va de soi que nous allons rarement jusqu’à des raisonnements aussi absurdes, mais la tendance qui y aboutit est assurément présente en chacun de nous. L’église satanique d’Anton LaVey, religion au demeurant éminemment puérile, que je qualifierais de ridicule si elle n’était pas prise au sérieux par certains, a néanmoins vu juste en classant le solipsisme parmi ses péchés capitaux.
Il faut donc partir de l’idée que notre imagination, et, par répercussion, notre entendement, souffrent d’une limite assez extraordinaire, je dirais même d’une infirmité, qui consiste dans la difficulté que nous ressentons à conceptualiser précisément ce qui ne répond pas à nos principes intuitifs premiers. C’est tout naturellement alors, que nous avons tendance à qualifier l’étrange, l’anormal, d’inférieur, de raté, et bien entendu de monstre.
Si l’on peut concevoir abstraitement qu’il y a en effet des choses que nous n’avons jamais pensées, il est extrêmement difficile de se figurer, quelque effort que l’on fasse, un tel objet ; sa nature même nous le rend insaisissable. Un autre ami, grand créateur, vif d’imagination, avait un jour bâti un projet de fiction démesuré : décrire de l’intérieur un esprit entièrement non-humain, doté d’un mode de pensée extrêmement singulier ; une partie de sa tentative avait été enregistrée, et en l’écoutant l’on sent bien l’impossibilité foncière, le mur infranchissable qu’il rencontre : comment saisir par les mots, par la pensée, un être dont la définition même est qu’il nous serait inintelligible ? Son imagination, pourtant merveilleuse et fertile, ne parvenait qu’à dessiner les contours de cet objet paradoxal : ce n’est pas un démérite de sa part, car une telle esquisse est précisément tout ce qu’il nous est possible de formuler au sujet de l’Autre total. Je reviens ici sur les procédés de la fiction d’épouvante, qui, lorsqu’elle aborde l’Inconnu primordial, ne le fait que par la suggestion.
On peut dire, dans une perspective extrêmement différente, qu’il y a là le même obstacle que celui évoqué par Descartes dans le rapport de l’esprit humain à l’Être infini (Dieu) : en effet, comment parler de Dieu, si celui-ci nous transcende à tel point qu’il dépasse nos capacités de pensée ? La toute-puissance de Dieu, dit Descartes, est telle qu’elle peut réaliser même ce qui est impossible à notre esprit, sans quoi elle ne saurait être véritablement une toute-puissance : Dieu aurait pu donc faire que deux et deux ne fissent pas quatre, mais trois ou cinq ; il aurait pu faire que les hommes fussent forcés de le haïr plutôt que de l’aimer, s’il l’avait voulu, car rien ne résiste à une volonté absolue. Dieu a créé notre esprit et notre raison de telle sorte que nous concevions que deux et deux fassent quatre, mais il aurait pu faire qu’il en fût tout autrement. Si tel est bien Dieu, alors on peut être tenté de penser, comme le fait la théologie négative, que Dieu reste pour nous un objet littéralement indicible, impensable, inadéquat à tous les concepts qui sont les nôtres, puisque Dieu dépasse infiniment notre capacité à le penser. Lorsque nous disons « Dieu », nous n’utilisons en réalité qu’un mot vide de sens, puisque il contient des notions que nous ne pouvons même pas concevoir ; et de même, l’on ne peut dire « Dieu est » sans commettre une absurdité, car le concept même d’« être » est dérisoire face à Dieu, qui a créé ce concept, comme il a créé toute chose. Refusant cependant de déclarer tout bonnement Dieu inaccessible à la raison, Descartes a alors fondé une distinction extrêmement fertile entre connaîtreet comprendre: nous pouvons connaître Dieu, savoir qu’il est, savoir quels sont ses attributs même, mais non pas le comprendre, c’est à dire intérioriser l’ensemble de ce que peut signifier la nature de Dieu : je peux comprendre de part en part ce qui est comparable à moi en essence, non pas ce qui me dépasse de manière infinie.
Sans nécessairement endosser l’ensemble des conséquences d’une telles positions (à savoir, qu’à un entendement fini correspond une impossibilité de saisir adéquatement certains objets), on pourra faire un usage précieux de cette distinction connaître/comprendre, dans le cadre de la vie quotidienne, c’est-à-dire d’une forme de savoir par provision (car les savoirs que nous avons communément ne sont pas autre chose) : savoir qu’il y a bien des choses qui échappent, au moins sur le moment, à nos capacités de les saisir, permet de s’adapter à leur spécificité. En un mot, c’est l’objet qui dicte la méthode, pas l’inverse. « Agis toujours de façon à conférer une présomption d’étrangeté à tout ce que tu rencontres », sera la maxime du jour. Est-elle applicable, est-elle vivable ? c’est ce que je laisse en suspens pour le moment. Mais chacun se souviendra que l’impératif d’étrangeté se prouve tous les jours, quand, malgré que nous en ayons, nos attentes se trouvent infirmées par l’inépuisable inventivité du monde.