Je souhaite ici étudier de manière un tout petit peu plus fine des questions relativement techniques, qui ont traversé les tentatives de textes esthétiques auxquelles je me suis adonné.
- Qu'est-ce qui fait qu'un objet est une oeuvre d'art et pas un autre ?
- Qu'est-ce qui fait d'une discipline un art ?

Commençons par reprendre un des paragraphes de l’article « pensées sur l’art »

« La véritable question (...) n'est pas de savoir ce qui est de l'art et ce qui n'en est pas, mais de savoir si sa nature artistique est significative ou non. Une photo de vacances n'a pas de différence ontologique avec une oeuvre de Cartier-Bresson ; elles sont artistiques toutes les deux. La différence est que la nature artistique de la photo de vacances est tout sauf significative, et n'entre que faiblement en ligne de compte dans son appréciation, ce qui n'est pas le cas pour celle de Cartier-Bresson ».

Je défends donc une position « descriptiviste » en art : est esthétique un objet qui est doté de caractères formels et matériels déterminables. Une thèse de ce genre est développée et soutenue par Jean-Marie Schaeffer. Dans la version que j’en donne, cela implique, comme l’argumente le paragraphe cité, une absence de questionnement quant à la valeur esthétique d’une oeuvre d’art, pour déterminer si celle-ci est ou non oeuvre d’art. Une telle approche « déflationniste », qui cherche à désacraliser en un sens le concept d’oeuvre d’art afin de lui donner une consistance ontologique acceptable, a ainsi pour conséquence de ne pas faire de différence entre un chef d’oeuvre et une horreur sur le plan ontologique.
La différence continue à exister sur le plan de la valeur esthétique, de la densité esthétique pourrait-on dire, de l’oeuvre, sans rien changer à son statut : dans les faits, il se peut fort bien qu’une oeuvre d’art n'ait qu'une valeur très limitée, incroyablement faible ; mais elle en a tout de même. C'est pour cela qu'à mon sens il serait absurde de l'exclure du champ de l'art : il faut aussi prendre en compte dans celui-ci la médiocrité et les tentatives ratées, parce qu'elles existent d'une part, et parce qu'elles ne sont pas dans leur essence même distinctes des oeuvres d'art au sens fort, qui ne sont (sans que cela ne les rabaisse en quoi que ce soit) que des tentatives réussies.

Par oeuvre d’art, j’entends donc, tout objet, quel qu’il soit, qui se prête naturellement à une contemplation désintéressée. Les concepts que je mets ici en oeuvre sont très classiques, pour ne pas dire rabâchés, mais méritent une petite précision :
- « se prêter naturellement » exprime ici le fait que l’objet est doté de caractéristiques formelles et observables qui impliquent une prétention intrinsèque à l’approche esthétique
- quant à « contemplation désintéressée », elle a le sens kantien traditionnel, à savoir que le spectateur est voué par l’objet à porter son attention vers l’objet considéré en lui-même et non pour une fin extérieure.
Cela a pour conséquence d’exclure du champ de l’art les objets qui ont comme fin première une fin extérieure à eux-mêmes. C’est-à-dire la plupart des objets que nous connaissons : une publicité n’est pas une oeuvre d’art a priori, car elle a une fin extérieure à sa contemplation (faire acheter quelque chose) ; idem pour la photo de vacances du texte cité, qui est certes artistique, mais n’a pas pour fin naturelle d’être contemplée pour elle-même.
Pour juger du statut d’un objet, ce n’est donc pas d’abord sa qualité (puisqu’il existe de très bonnes publicités), ni son degré d’élaboration (puisqu’on peut faire une oeuvre, bonne ou mauvaise, avec trois traits ou cinq mots), mais sa nature et la fin qu’elle implique.

À présent, et pour conclure cette rébarbative étude, il faut préciser la différence entre appartenir à un art et « être un art », que j’ai évoquée dans mon texte sur les jeux vidéo, sans pour autant la préciser : tout type d’objet, considéré abstraitement, peut donner lieu à une construction esthétique qui en fasse une oeuvre d’art. Cependant, il existe des domaines de l’activité humaine qui produisent naturellement de tels objets, parce qu’ils sont voués par définition à une contemplation désintéressée : c’est ce que nous appelons les arts. Ne peuvent donc, à cette aune, être appelés arts des disciplines dont tous les objets par définition ne sont pas naturellement artistique.