Je suis plongé en ce moments, entre autres sujets, dans l'élaboration minutieuse d'un article de fond sur l'electro. À ce titre, les mises à jours ne peuvent être que réduites. Voici donc, pour meubler, un article publié il y a bien longtemps dans le fanzine CECI par le collectif LODH, qui m'est assez familier. Enjoy...

Aujourd’hui, une nouvelle leçon du professeur Gmück : Pourquoi tant de genres musicaux ?

Cette interrogation serait bien sûr parfaitement risible pour un lecteur de Télérama ou des Inrockuptibles, pour qui n’existe rien que la très fruste dichotomie « musiques » contre « rock/electro/rap », mais à quiconque suit un peu l’évolution de la musique actuelle, rappellera des souvenirs très frappants et intrigants. Ainsi, il arrive parfois que, sans que l'on se rende compte du côté assez comique de la chose, des honnêtes discussions musicales dérivent dans des élucubrations du genre : "- Eh, mais c'est de l'ambient atmo avec une pointe de cold wave ce truc ! - Mais non tu déconnes, c'est de l'électro-indus à tendance dépressive, enfin...". Lorsque deux mélomanes en arrivent à de telles extrémités, l'on est en droit de se poser des questions. Bien sûr, cet excès individuel n'arrivera jamais à rivaliser avec la catégorie du crossover, dont l'existence même constitue un sommet d'absurdité, puisqu'avec un peu de rigueur il faudrait y ranger aussi bien André Rieu que Prodigy ou Archive...
Mais on ne peut ignorer que la profusion de la création musicale qui a accompagné l'essor du disque a entraîné la formation croissante de chapelles de taille variable mais dont le nombre est assez impressionnant, d'autant plus qu'il augmente à mesure que la connaissance musicale de l'observateur s'affine. Qu'est-ce à dire ? Que les genres musicaux sont une création arbitraire de l'esprit humain ? Ce serait exagéré bien que pas totalement injustifié. En effet, l'on ne saurait ignorer que les différents courants qui ont traversé l'histoire récente sont loin de se ressembler et qu'il est fort possible d'en construire une évolution assez cohérente. Néanmoins, où s'arrête la variation personnelle sur un thème connu et où commence un genre à part entière ? Et quid de la liberté de la création si chacun est enfermé dans les bornes étroites d'un genre prédéterminé ? La nouveauté, qui malheureusement doit souvent se figer un peu plus en dogme éternel, ne consiste-t-elle pas justement à se renouveler et à décloisonner les genres ?
L'on pourrait alors avancer que la différence est plutôt liée à l'ampleur d'un "mouvement" : Magma, si particulière que soit sa musique, et donc capable de former un "genre" à part entière, ne fit jamais école, et pour cela est rangée dans une catégorie plus large, dans laquelle il s'insère tout en en formant un cas spécial ; tandis que Brian Eno, en inventant l'ambient, emmena dans son sillage un certain nombre d'artistes se réclamant de son influence, et donc peut être érigé en fondateur d'un "genre" musical digne de ce nom. Mais cette définition même est bancale, dans la mesure où il est assez difficile de déterminer quelle est l'ampleur "minimale" requise pour individualiser un courant musical (si c'est l'accès au grand public, alors nous en revenons à des distinctions simplistes ; si c'est n'importe quelle ampleur, alors le moindre vague groupe peu, arguant d'un certain nombre de suiveurs, réclamer le statut d'influence majeure dans l'histoire de la musique.
Dès lors, nous arrivons avec peine à accepter que des dérisoires (ou mauvais) groupes d'adolescents attardés sortant d'un énième tour d'Emergenza trop arrosé affirment avec une langueur prétentieuse avoir créé un nouveau genre de « rock post-grunge-fusion-alternatif » ou encore que quelques allumés bidouillant avec leur synthé et un vieil ampli 15 watts dans leur garage lancent avec une conviction absolue le « néo-classic-noise-expérimental ». Après tout, Lou Reed n'avait-il pas annoncé le noise et l'industriel avant Merzbow, avec Metal Machine Music ? NON ! Car en vérité, je vous fais une confidence exclusive, c'est Jean Dubrin© qui, avant tout le monde, en réalisant ses premier enregistrements diffusés sur vinyle de sons industriels et ferroviaires en 1962, créa à son insu le genre indus-atmo-expérimental ! Mais il ne passa pas à la postérité pour cause de défaillances dans son équipe de promo, ce qui il est vrai constituait une erreur stratégique grossière...
Ah... Mais revenons à nos moutons sonores égarés. Face aux problèmes évoqués plus tôt, nous pourrions finalement nous dire que la façon la plus rigoureuse de définir un genre musical consisterait en l'établissement de règles de composition précises qui lui seraient propres ? On pourrait alors dire de différents groupes qu'ils appartiennent à un même genre s'ils répondent à une série de règles de composition rythmiques, mélodiques et instrumentales similaires. Mais, une fois de plus, cette « classification » se montre vite trop restrictive ou trop ambiguë. Trop restrictive, parce qu'elle oublierait un aspect essentiel de distinction des genres : l'interprétation. Souvenons-nous en effet de la question des reprises : divers morceaux composés selon les même règles musicales peuvent appartenir à des styles radicalement différents de par des interprétations divergentes. Trop ambiguë, parce que les musiques actuelles sont généralement loin de la musique classique. Il faut le dire, dans nombre de « genres musicaux » actuels, tout travail de composition minutieux et poussé a été totalement éludé au profit d'ingrédients commerciaux, ultra-simplistes mais vendeurs. Il faudrait, de ce point de vue, n'élever au rand de « genre musical » que la musique classique et le jazz, qui sont les seuls à respecter systématiquement des théories complexes de composition. Point de vue donc absurde, d'autant plus que ces genres n'échappent pas à la dérive commerciale, loin de là (il n'y a qu'à voir Woody Allen en clarinettiste et son Big Band faire une tournée mondiale...).
Ainsi, comment juger de l'intérêt d'un genre dans son ensemble s'il inclut, théoriquement, aussi bien les petites formations indépendantes que de gigantesques productions commerciales difficilement qualifiables de « musicales » ? Doit-on considérer comme exclues de leur genre officiel les formations ayant dérivé dans un autre type de musique (souvent fade ou mièvre), une fois leur succès assuré (ndlr : c'est à dire après leur signature chez Universal) ? Ces interrogations nous mènent à un nouveau problème posé par les genres musicaux : celui de la culture des auditeurs. En effet, l'assimilation de ce type de groupe, ayant sombré dans le commercialisme, à leur « genre » d'origine (ou de récupération), mène souvent à de regrettables aberrations culturelles chez les auditeurs du « grand public », dénués de connaissances dudit genre. Ainsi, on n'en finit pas d'assister à d'insupportables remarques du type « Le métal, c'est que du bourrinage basique, y a qu'à voir Slipknot » ou : « Moi j'écoute du rock gothique, tu vois, genre Marilyn Manson ». Ou encore : « Je suis un fan absolu de rock, Kyo c'est les meilleurs » « Mais tu comprends, Luke c'est du rock engagé ! »... et je pourrais continuer encore longtemps comme ça.
Bref, il faut le dire, notre société a atteint un stade regrettable dans sa fièvre classificatrice musicale, et les genres qui n'étaient à la base que des notions pratiques générales sont devenus un danger pour la musique elle-même, l'aliénant à un cloisonnement de plus en plus insensé.
En réalité les genres gagneraient à n'être considérés que comme un code de communication très flou et variable qui se doit d'être réglé au préalable entre les intervenants pour que leurs grilles de compréhension mutuelles s'accordent et qu'ils puissent échanger leurs connaissances. La figure centrale de la classification en genres, ainsi, serait celle de l'échange , du "Tiens, écoute ce truc, c'est du..." : pour présenter à un interlocuteur un objet musical qu'il ne connaît pas, il convient de le relier soit à d'autres objets comparables, soit à une description abstraite lui permettant de saisir ce dont il s'agit. Les genres ainsi n'ont de consistance théorique qu'en tant qu'ils permettent la circulation des oeuvres, qui seule leur donne sens et consistance.
Mais au fond, peu importe... Jetez cet article, allumez votre chaîne, mettez un bon disque, et concentrez vous sur la musique.

LODH2005