C'est l'été, et pendant que les journaux noircissent leurs colonnes de dossiers ridicules sur la philosophie, de marronniers sur le sexe en vacances, ou de jeux de réflexion pour la plage, je ne peux m'empêcher de céder à la futilité ambiante, en vous livrant quelques exemples de Trilemmes célèbres, que je trouve intéressants, voire distrayants

1. Le trilemme de l'âme humaine selon Thomas d'Aquin (Contra Gentiles, II, 57-78) :

1) le sujet d'une opération intellectuelle est une substance intellectuelle ;
2) les attributions d'opérations intellectuelles à l'homme sont justifiées ;
3) l'homme est une unité substantielle.

Conclusion (selon Thomas) : Platon conserve 1) et 2) au détriment de 3), les matérialistes conservent 2) et 3) au détriment de 1), Averroès conserve 1) et 3) au détriment de 2). Thomas lui-même affirme conserver les trois. (Cyrille Michon, introduction au livre II de Contra Gentiles, GF, p. 40)

2. Le trilemme de Munchausen, selon Hans Albert :

Tout raisonnement n'a que trois issues :
1) la régression à l'infini ;
2) la pétition de principe, c’est à dire la tautologie ;
3) l'appel à un principe indémontrable.

Conclusion : aucune ne peut être considérée comme véritablement satisfaisante.

3. Le trilemme du mal selon Hume (Dialogues sur la religion naturelle) :

Dieu étant supposé éminemment bon, sage, et puissant, et le mal étant une réalité, on a l'alternative suivante :
- Soit Dieu peut prévenir le mal, mais ne le veut pas, et n'est donc pas éminemment bon ;
- Soit Dieu veut prévenir le mal, et ne le peut pas, et n'est donc pas éminemment puissant ;
- Soit Dieu peut prévenir le mal et le veut, mais comme il ne le fait pas, c’est donc qu’il n’est pas.

Conclusion : Dieu, tel qu’il a été défini préalablement, ne peut pas (a posteriori, étant donnée l’existence du mal) exister.

Note : Il existe d’autres manières de résoudre ce problème. Entre autres, plutôt que :
- Dieu est éminemment bon ;
- Dieu est éminemment puissant ;
- Dieu existe.

on pourrait avoir :

- Dieu est éminemment bon ;
- Dieu est éminemment puissant ;
- Le mal existe.

Ce qui laisse ouverte la solution « le mal n’existe pas » comme résolution. Une telle possibilité n’est elle-même pas, bien entendu, sans laisser place à d’autres difficultés.

4. Trilemme de Diodore Cronos, selon Jules Vuillemin
(ou, plus précisément, aporie de Diodore, Vuillemin rajoutant un principe sous-jacent au trilemme de départ)

1) Toute proposition sur le passé est nécessaire ;
2) L’impossible ne peut être logiquement tiré du possible ;
3) Il existe des futurs possibles qui ne se réaliseront jamais ;
    Variante : Le possible est ce qui peut être vrai mais ne le sera jamais ;
NC) À cela ajoutons le Principe de nécessité conditionnelle : ce qui est ne peut pas ne pas être pendant qu’il est.

Conclusion de Diodore (d’après Épictète, Entretiens) : ce qui n’arrive dans aucun temps n’est pas possible, puisque le possible est ce qui est vrai ou serai vrai. Le possible est donc. coextensif au réel. Donc tout ce qui est, est nécessaire.
L’ensemble du travail de Vuillemin, dans Nécessité ou contingence, consiste à montrer que cette aporie, dans les difficultés ontologiques qu’elle présente, structure l’ensemble de la métaphysique antique, de Platon à Cicéron en passant par Aristote, les Sceptiques, et Épicure.

5. The Simulation Argument

Cet argument est significativement plus contesté que les précédents. Il stipule qu’il est nécessaire qu’une seule de ces trois affirmations soit vraie :

1) l'humanité est vouée à une extinction prochaine ;
2) une civilisation post-humaine ne réalisera pas de simulations d'humains ;
3) nous vivons actuellement dans une simulation.

Conclusion : la probabilité que nous vivions actuellement dans une simulation est de 1 pour 3.

Commentaire général :
Pourquoi présenter ce qui semble n’être, au mieux, que des formalisations extrêmement réductrices de problèmes autrement plus complexes ?
En réalité, s’il ne faut certes pas céder au piège séducteur de l’ultra-cohérence, ces exemples servent à résumer, et à cristalliser, de manière relativement fidèle aux questions traitées, les noeuds cruciaux à partir desquels se construisent, implicitement ou explicitement, la plupart des positions philosophiques sur un sujet donné. Sans forcément l’épuiser, ces trilemmes, apories, etc., permettent de définir le champ des positions possibles au sein d’une perspective donnée. Il est bien entendu possible d’en trouver d’autres, notamment en sortant de la perspective en question, mais l’intérêt pédagogique, voire heuristique, de l’exercice, est difficilement contestable. Il est à remarquer également que l’indifférenciation apparente entre les diverses solutions ne doit pas laisser penser qu’elles sont toutes sur le même plan de validité (ou d’inanité) : choisir une des branches du trilemme, c’est bien, mais encore faut-il argumenter son choix. C’est là que se joue, à mon sens, l’exercice de la pensée philosophique.

J’aurai l’occasion de revenir sur cet objet qu’est la formalisation grosso modo axiomatique d’un problème, dans l’article à venir « Volonté, affects, action ».