Ce que j'aime bien, dans la bande dessinée américaine classique, dans les histoires de super-héros, c'est, indépendamment du talent des auteurs (lequel peut être remarquable), l'échelle à laquelle elles se passent. En présentant des individus dotés d'une responsabilité directe sur des pans considérables du monde (une ville, une planète, voire l'univers), ces histoires acquièrent une intensité, une grandeur, que l'on a du mal à ressentir dans bien des fictions, même spectaculaires. Peut-être est-ce dû précisément à leur simplicité, qui permet de marier l'épique et le bon gros sens commun au sein d'un même récit apparemment grandiose. Bigger than life, disent-ils.

Toujours est-il que cette introduction avait pour but d'expliquer où j'avais tiré l'exemple qui va nous occuper aujourd'hui.
En effet, dans le Fourth World de Jack Kirby, et plus récemment dans la série Final Crisis (dont un TPB a été récemment publié), est présentée un objet particulièrement intéressant en termes de récit, mais également fascinant dans ses implications philosophiques, j'ai nommé, l'Anti-Life Equation.

L'Anti-Life Equation (ALE) * est définie comme un objet mathématique prouvant la non-existence du libre-arbitre. Toute personne qui s'y trouve exposée voit ipso facto sa liberté anéantie.

Ainsi, dans Final Crisis, le principal villain, Darkseid, se retrouve en possession de ladite équation, et s'en sert pour asservir les humains, ce qui donne lieu, soit dit en passant , à quelques passages très impressionnants :

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Examinons donc ce qu'implique la possibilité d'un tel objet pour un philosophe, en en la dépouillant de ses caractéristiques de science-fiction : une preuve formelle de quelque chose qui non seulement est contre-intuitif, mais aussi, et de manière évidente, profondément destructeur. Quand bien même il aurait la possibilité physique d'y résister, que devrait faire un philosophe confronté à une ALE ?

C'est ici, littéralement, le statut qu'il accorde aux pouvoirs de la raison, qui est en jeu. Pour un wittgensteinien ou un humien, selon qui la raison humaine ne peut jamais rien prouver d'éminent, un tel objet ne serait la que la preuve de la nécessité de ne pas trop accorder de poids aux conclusions auxquelles nous mène l'argumentation.

Pour quelqu'un qui lui apporte quelque crédit, il se trouve alors déchiré, devant savoir s'il doit accorder plus de crédit à une preuve apparemment irrésistible mais insoutenable, ou à une intuition non prouvée, incertaine, mais protectrice. De quel côté pencher, et surtout, pourquoi ? Il n'y a à cela pas de réponse définitive...

On peut supposer, cependant, que la notion d'honnêteté intellectuelle forcerait le philosophe, soit à se livrer à l'Anti-life-Equation, soit à renoncer à la raison. Il existe donc, ainsi, en tout philosophe la potentialité d'une absence totale de morale ; celui-ci, ne se laissant jamais guider par autre chose que sa raison, n'hésitera pas à mettre en valeur les thèses les plus apparemment absurdes, étranges, ou dangereuses, si elles lui apparaissent fonder, au moins le temps d'étudier leur véritable force. Il ne faut donc jamais faire confiance à un philosophe, car c'est une créature sans foi ni loi, qui vit sous la conduite de la pensée, et n'a pas d'autre loyauté qu'envers elle...

(cette réflexion m'a été en partie inspirée par The Pig That wants to be Eaten : 100 experiments for the armchair philosopher, "Rationality Demands")

Le bon côté de cette caractéristique (car bon côté il y a), est que le philosophe, en tant que tel, s'oppose à l'idéologue. Dans une conversation argumentée, lorsque la situation l'exige, le philosophe n'hésitera pas à critiquer son propre camp et ses propres arguments, à accorder de la vraisemblance aux opinions adverses ; à cela, la raison en est, que le philosophe se soucie peu d'avoir raison, mais uniquement d'être du côté de la raison, fût-ce au prix du renoncement à ses positions premières. Le philosophe n'a pas d'orgueil dialectique, n'a pas de position intouchable, il est toujours prêt à discuter, à détailler, à reconnaître son erreur. En ce sens, tout philosophe est disciple de Socrate qui, par contraste avec les maîtres philosophes quasi religieux qui l'ont précédé, ou les sophistes protéiformes qu'il rencontrait, ne se laissait guider que par les raisonnements, et admettait entièrement la possibilité d'être réfuté, l'affirmant même comme désirable.

"- Belle difficulté vraiment, Socrate, de te réfu­ter ! Un enfant même te prouverait que tu es dans l’erreur.
- J’aurais beaucoup de reconnaissance à cet enfant, et j’en aurai autant pour toi, si tu me réfutes et me débarrasses de ma niaiserie. Ne te lasse donc pas d’obliger un homme qui t’aime, et réfute‑moi." (Gorgias, 470)

"Aussi bien je ne parle pas comme un homme sûr de ce qu’il dit, mais je cherche de concert avec vous, en sorte que, si mon contradicteur me paraît avoir raison, je serai le premier à le reconnaître." (ibid., 506)

C'est pour cela aussi que les philosophes sont insupportables dans une discussion, parce qu'ils n'ont pas de fidélité, pas d'attaches, pas de : ils ne suivent que la clarté du raisonnement et la solidité des prémisses, et peuvent changer de camp, ou en tout cas renoncer au leur, dès qu'ils perçoivent qu'il n'y a pas de motifs assez forts pour y tenir. En dialectique mais aussi ailleurs, les philosophes sont d'éternels immoralistes, qui ne perçoivent jamais dans les conventions des hommes que des inventions arbitraires, et n'ont de fidélité qu'à l'Être qui les fonde (ou à cette absence d'Être, c'est selon). Fuyez donc, car ces gens-là n'obéissent qu'à leurs propres lois, et sont donc immensément dangereux...

*Je me refuse à en utiliser la traduction française, pour la raison très simple qu'elle manque cruellement d'élégance.

PS : afin d'éviter tout malentendu, je tiens à préciser que le portrait fait ici des philosophes est bien plutôt un portrait du Philosophe qui est en chacun, et qui est loin de se trouver pleinement réalisé ailleurs que chez quelques rares exceptions...