Je souhaite ici parler, brièvement, d'un point problématique dans la réception (à tout le moins française, mais il semble qu'il en soit de même en Anglophonie) de District 9, de Neil Blomkamp. En effet, ce film de science-fiction malin, inventif, ingénieux, perturbant et profond, a été soumis, dans son appréciation critique, à une incompréhension d'autant plus grave qu'elle engage une partie considérable de la résonance symbolique de l'oeuvre.
La quasi-totalité des critiques ont interprété le film comme une allégorie de l'Apartheid et du racisme qui la fondait ; ceux qui ont mentionné d'autres dimensions politiques l'ont fait de manière très vague, ou en supplément de cette interprétation première, qui est présentée comme la plus évidente, et à vrai dire incontestable. Or, et c'est bien le problème, District 9 est tout autre chose que cela. Pour s'en rendre compte, il suffit d'interroger l'élément a priori le plus directement en la faveur de l'interprétation commune : pourquoi l'action du film a-t-elle lieu en Afrique du Sud ? Pourquoi les Aliens maltraités et ségrégués ont-ils choisi Johannesburg comme point de chute ?
Cette question, explicitement formulée dans le métrage lui-même, contredit littéralement la vision du film comme allégorie de l'apartheid : le traitement infligé aux Aliens par tout autre pays aurait rappelé au spectateur que la discrimination raciale n'était pas si vieille, et toujours prête à revenir. Mais le fait que le film soit situé en Afrique du Sud appelle à une compréhension toute autre : en effet, l'Afrique du Sud a ceci de particulier qu'elle a déjà connu une situation de ségrégation, la plus visible et la plus organisée qui soit, et s'en est (officiellement) débarrassée. Ce fait ne saurait être pris à la légère : l'Afrique du Sud n'indique pas que le racisme latent peut toujours revenir, ce qui serait un message des plus banals, mais qu'il n'a aucun mal à revenir même dans une société qui a fait l'expérience intime de ce racisme. En d'autres mots, il n'est pas absurde de penser que les Aliens se sont réfugiés en Afrique du Sud parce qu'ils pensaient que ce pays, du fait d'avoir surmonté la ségrégation qui marqua son histoire récente, les accueillerait avec tolérance. Or, comme on sait, c'est le contraire qui se produit. Il est hautement significatif, chose que personne ne semble avoir remarquée, que les "Noirs" aussi bien que les "Blancs" Afrikaners participent de concert à la discrimination et la ségrégation contre les aliens...
A quoi conduit cette interprétation nouvelle ? A ceci, que le message politique de District 9  porte non pas sur le racisme "à l'ancienne", attendu, déjà traité ailleurs, mais sur le racisme toujours possible même, pour ne pas dire surtout, dans les sociétés prétendument post-raciales. Les Sud-Africains, dans ce films, sont la marque la plus appuyée possible du fait que l'histoire ne nous apprend rien, que les sociétés qui prétendent avoir éradiqué ou surmonté le racisme (et donc, en premier lieu, les Etats-Unis d'Obama...), l'accueillent toujours en leur sein, au moins en tant que résurgence prête toujours à apparaître, pour ne pas dire qu'il n'est jamais parti, qu'il a simplement été refoulé, ayant trouvé d'autres formes, d'autres modes de manifestation...
Cette mésinterprétation flagrante n'est pas, à mon sens, seulement à mettre au discrédit d'une critique journalistique à courte vue, mais aussi de la condescendance avec laquelle le cinéma "de genre", la science-fiction au premier chef, est traité : il est impossible de prêter à un film avec des CGI, des Aliens, et des guns futuristes, aucune dimension symbolique autre que la plus lourdingue et la moins subtile, parce que ce genre de film est, et restera toujours, de second rang, de Série B ; voilà la conviction des critiques de France et d'ailleurs, enfermés dans une tour d'ivoire inexpugnable, que révèle le malentendu de District 9.