Dans la lignée de l'article précédent, je me suis mis à réécouter l'une ou l'autre conférences de Meillassoux (je recommande d'ailleurs celle sur la SF, très intéressante, même si, comme pas mal d'entre elles, consacrée largement à la répétition des thèses sur le problème de Hume, ce qui peut devenir un peu répétitif à force), et, après avoir vu le très bon Démineurs de Kathryn Bigelow, puis relu cette page sur Cracked, je me suis surpris à repenser à une vieille idée d'article : essayer de trouver des films qui mettent en oeuvre l'idée de contingence. C'est assez difficile à vrai dire, car, en fiction, un élément contingent est presque toujours la marque, soit d'un défaut dans l'élaboration de l'intrigue, soit expriment, à l'inverse, le déterminisme le plus complet.

- en effet, si le dramaturge/scénariste/écrivain/etc. manque de talent, il n'est pas rare de lui voir utiliser des éléments contingents pour faire arriver plus ou moins ce qui lui plaît à ses protagonistes, le contingent se retourne en Deus ex machina, réduit simplement au caprice d'un démiurge défaillant : pourquoi le personnage a-t-il fait ceci et pas cela, pourquoi tel autre apparaît-il soudainement ? Parce que c'est comme ça, et pas autrement. Ce genre d'arbitraire est la marque la plus commune de l'échec d'un créateur à faire fonctionner son intrigue correctement, c'est-à-dire à respecter les canons établis de la fiction.

- Ailleurs, lorsque cette contingence est explicite, c'est au sein d'un univers très déterminé : là on insiste, bien plutôt, sur le hasard, c'est à dire sur la possibilité d'un événement indéterminé qui entraîne à sa suite une série de conséquences plus ou moins inévitables. Des films comme Smoking/no Smoking, Match Point, l'Effet Papillon, etc. insistent certes sur le hasard, mais affirment par contrecoup la puissance du déterminisme, et ce d'autant plus que l'élément indéterminé est minime, puisque la puissance de la Nécessité n'en est que plus implacable.

Une manière de rendre compte de ces effets, qui semblent rendre quasi-impossible la contingence comme telle (c'est-à-dire comme distincte du hasard) est de s'en référer à la loi tirée de l'exemple dit du "Pistolet de Tchékov" : du fait de l'intensité de l'attention portée par le récepteur aux éléments d'une intrigue, la présence remarquable d'éléments arbitraires ne peut être qu'un défaut, puisqu'ils sont censés être signifiants de par la place qu'ils occupent dans la diégèse. Pour que cela ne soit pas perçu comme un manque, il faut, soit que l'intrigue en rende raison, soit matériellement (et l'on en revient aux formules traditionnelles que valorise la sentence de Tchékov), soit thématiquement (et l'on en arrive aux propos sur le hasard ou la nécessité décrits plus haut). C'est bien entendu d'autant plus visible dans la création audiovisuelle, puisque la relative limite de temps qui est impartie aux fictions traditionnelles rendent très hasardeux de mettre en avant un élément dont l'utilité narrative  ou thématique est nulle. Il en va autrement en littérature, où retournements, détours et autres zig-zags sont plus facilement envisageables, étant donné que l'on a beaucoup plus de place, et donc plus d'éléments potentiels à introduire (pour le roman classique, le prologue interminable d'Illusions Perdues, les soubresauts du personnages principal de l'Éducation sentimentale, ou les digressions incessantes de la Recherche, en sont autant d'exemples appropriés). C'est pourquoi cet article portera sur des exemples cinématographiques, parce que la mise en oeuvre, dans un récit relativement court, de l'idée de contingence, y est d'autant plus délicate.

Addendum : le très talentueux Yannick Dahan, dans son émission Opération frisson, vient de répondre à mes attentes dans son émission du 9 octobre, en abordant la question de la spontanéité dans certains films (Funny people, the Chaser), qui ne s'embarrassent pas de la question de l'utilité narrative, et incluent des scènes qui servent avant tout à montrer les cahots et les hésitations de la vie, qui, comme l'on sait, ne se passe pas comme une intrigue en trois actes... je recommande la vision de cette émission pour approfondir le sujet présent.

Il est bien entendu possible de jouer avec de tels "tropes", de les contredire, de les retourner, pour jouer avec les attentes du spectateur, mais il ne s'agit pas non plus de cela : ce que je recherche, dans des films mettant en oeuvre la contingence, c'est une actualisation de l'idée que les choses sont radicalement contingentes dans la structure même de l'oeuvre. C'est-à-dire, non pas rompre une règle de la dramaturgie scénaristique en s'opposant à elle, dans une transgression qui relève tout de même de l'inscription dans un cadre établi, mais renoncer à s'y inscrire pour fonctionner de manière telle que les attentes quant à ce que devrait être une intrigue cessent d'exister.

La manière la plus directe de réaliser cela est de jouer sur la temporalité.

Memento ou Irréversible, chacun à leur manière et pour des effets différents, réalisent, en inversant le montage scène à scène de leur intrigue. Il est à remarquer qu'un film à l'envers ne produit pas les mêmes effets (je n'ai en tête que le clip Scientist de Coldplay), ou en tout cas que le procédé peut être utilisé à d'autres fins. Irréversible est particulièrement intéressant dans cette optique, parce que bien des interprétations limites que l'on peut en faire viennent d'une vision de l'oeuvre comme obéissant au modèle de Tchékov, quoique de manière détournée : ce qui arrive (dans la chronologie) avant se veut annonciateur de ce qu'il y a après. C'est se méprendre totalement : en effet, l'inversion de la temporalité a pour effet de neutraliser ce genre d'éléments (par exemple Monica Bellucci insistant sur le fait qu'un homme doit s'affirmer), puisqu'ils deviennent non pas annonciateurs, mais des contrepoints d'ironie noire, qui rendent ce que l'on sait devoir arriver d'autant plus horrible. À cette aune, Memento, quoique brillant, est plus traditionnel, contraint par son recours à des éléments policiers, là où Irréversible lie fond et forme avec plus de cohérence.

De même, parmi les films de Tarantino, dont le goût pour  la temporalité désagrégée n'est plus à prouver, seul Pulp Fiction, qui se trouve d'ailleurs être mon préféré de ses films, utilise véritablement cet effet à des fins anticlimactiques, ce que ni Kill Bill,  qui insiste plus sur les flashbacks et les révélations, ni Reservoir Dogs, qui joue plus directement avec le suspense, ne font (ce qu'on ne saurait d'ailleurs leur reprocher, cela signifie seulement qu'ils ne touchent pas vraiment au thème de la contingence).  

Me vient également en tête À bout de souffle, dont l'intrigue à la fois excitante et errante, sans trop de raison d'être, répond bien, sinon à un traitement thématique de la contingence, du moins à la transmission d'un sentiment de contingence assez appuyé.

 

Voilà voilà. Si des suggestions vous viennent, n'hésitez pas ! Je suis sûr qu'il y en a bien d'autres...