Comme j'étais un peu énervé par mes contemporains (cf. mon précédent post), j'ai décidé ce matin de régler mes comptes avec une profonde bassesse intellectuelle qui m'était restée sur le coeur depuis deux ans que je l'avais lue.
Kostas Mavrakis, maître de conférences en philosophie à Paris-VIII, auteur d'ouvrages distingués, m'a l'air au premier abord de quelqu'un de tout à fait recommandable. Il semble faire une petite fixation sur son collègue d'université Alain Badiou, dont il n'a de cesse de critiquer la pensée et les insuffisances, en articles et en livres. Là encore, rien à dire, si on pense que Badiou délire, il me semble plutôt logique de vouloir contrer son influence par des arguments circonstanciés. Connaissant trop peu la pensée de l'un comme de l'autre, je m'abstiendrai du débat.
Ce dont je ne m'abstiendrai pas, cependant, est de m'horrifier que ce professeur se soit rendu coupable du plus grand point Godwin qu'il m'ait été donné de lire sous la plume d'un respectable universitaire. En effet, dans un article critique consacré à Jacques Rancière, autre professeur de Paris-VIII (dont une version est bizarrement intitulée "La nouvelle trahison des clercs" quoique n'ayant strictement rien à voir dans son contenu avec l'ouvrage de Julien Benda, à croire qu'il ne s'agit que d'un effet de style grossier ou d'un criant manque d'imagination), , article relativement intéressant, dont les orientations générales (en gros un objectivisme esthétique) me plaisent assez, mais d'un style agressif, voire aigre ; dans cet article à charge contre Rancière donc, M. Mavrakis vire à la paranoïa herméneutique la plus ridicule qui soit. Tout d'abord, un tout petit peu de contexte. Il s'attaque à une affirmation de Rancière, que je reproduis :

« pourquoi donc considérer que l’art en général est en crise si celui qui venait dans un musée voir de la peinture trouve à sa place des tas de vieux habits, des empilements de postes de télévision ou des porcs coupés en deux ? Et si même on pouvait taxer [tout cela] de nullité [Rancière n’en est pas sûr] pourquoi l’éclipse momentanée d’un art parmi d’autres serait-elle la catastrophe de l’art ? »

Malaise dans l’esthétique, Paris, 2004, pp. 48-49 (les crochets sont de Mavrakis)

Quelle que soit l'idée que l'on se fasse de l'art contemporain (pour mémoire, la mienne est extrêmement sceptique), l'affirmation de Rancière est parfaitement juste : le déclin d'un art n'est pas le déclin de l'art. C'est une chose malheureuse, assurément, mais ni définitive, ni totale. À ne considérer que l'art occidental, remarquons que le théâtre a quasi disparu entre la fin de l'Empire Romain et la Renaissance, que, de manière plus limitée, chaque art français a connu ses flux et ses reflux. Considérons ce diagnostic d'Henri Dubief (Nouvelle histoire de la france contemporaine, tome 10) :

"Dans les années trente, on peut dire que les Français ont manqué les découvertes, ignoré les recherches qui révolutionnaient la peinture et la musique. On y trouverait la confirmation de la sclérose nationale si l’éclat, la richesse du cinéma et des lettres ne venait pas démentir ce constat incomplet."

Ce sont donc des choses qui arrivent, et la décadence d'un art ne saurait en aucun cas signifier la mort de l'Art tout entier. Il y a effectivement eu au XXe siècle une fixation sur la peinture et les arts plastiques comme représentants du destin de l'Art, sans doute en raison de la radicalité des transformations qu'ils ont connus dans ce laps de temps, mais cette identification est tout à fait exagérée.
Voilà donc, à mon humble avis, la seule signification obvie de la phrase citée de Rancière, et elle me semble parfaitement raisonnable. M. Mavrakis, au contraire, y voit un mépris de la peinture, voire... je vous laisse lire, cela parle de lui-même.

« Ce qui s’exprime à travers ces interrogations rhétoriques, c’est encore le mépris de la peinture et, au-delà, le mépris de l’homme. Puisque leur art est un parmi d’autres, qu’importe le génocide des peintres ? De même, puisque les Juifs étaient un peuple parmi d’autres, en quoi le reste de l’humanité est-il atteint par leur élimination ? Au demeurant si tout le monde trouvait normal de voir dans un musée le genre d’objets qu’il énumère, l’éclipse de la peinture ne serait pas momentanée mais bel et bien définitive. Ce symptôme de barbarie a déjà eu des répercussions sur toute la gamme des créations artistiques. Certains – mais ce sont des poètes – l’ont pressenti : Yves Bonnefoy, par exemple, ou Peter Handke, pour qui « la perte de l’image est la plus douloureuse des pertes »

Oui, vous venez de le lire avec moi, chers amis : M. Mavrakis vient de commettre le plus grand, le plus ridicule point Godwin qui soit. Rien ne justifie un tel rapprochement, sinon le manque total de pudeur. Quoi que l'on pense de Rancière et de ses opinions sur l'esthétique, rien de ce qui a été cité ne justifie de le traiter de Barbare, d'assimiler un manque de panique face à la crise de l'art contemporain à un endossement du massacre des peintres, encore moins de faire intervenir l'Holocauste dans une tentative déplorable d'attaque à peine digne d'un Alain Soral sous amphétamines. Jacques Rancière veut tuer tous les peintres ! en tout cas il ne dirait pas non ! C'est à peu près du même niveau que ces gens que l'on voit crier "dans euthanasie, il y a nazi"...
À la lecture de ce monument nauséabond, les mâchoires m'en sont tombées, de même que pour toute personne à qui j'ai soumis ce passage.
Allez, disons qu'il faut plutôt en rire.