Voici un penseur d'envergure dans le domaine de l'éthique et de la morale, et qui, chose plus rare qu'on ne le croit, fait un véritable effort d'accessibilité vis à vis de sa pensée. 

"I think the last remarks I make would really be the practical ones. I dare myself to have a very profound or subtle views, or interesting new views about the moral problems like, capital punishment, or distribution of wealth, or abortion, whatever. I’m very suspicious of the professional ethical scene, which I think has to concentrate on issues of often obsessive importance to certain kinds of middle-class Americans. For example, you find probably 10 articles in the ethical journals on the rights and wrongs of abortion for 1 article you find on the distribution of resources to healthcare, for example, between the poor and the rich, which seems to me a far more important problem: the fact that the rich command all the health resources available. So, if I were to become a first-order moralist, on these matters, I’d become a first-order political theorist. It seems to me that actually the fundamental moral problem faced in the world is the distribution of wealth. It has nothing to do with whether women should have control over their bodies, or if we should be allowed to read pornography, or whatever might be. These things are side shows. The real ethical issues are the different life- expectancies in different countries, and the different access to the necessities in life makes people. So, if I were to moralize, that’s the way I‘d start to moralize. But I always feel uncomfortable with telling other people what to do. I think, like Hume, I live remote from business."

 

"Mes remarques finales seront d'ordre véritablement pratique. Je serai bien audacieux de prétendre avoir des positions très profondes, subtiles, intéressantes ou novatrices sur les questions morales, telles que la peine de mort, la répartition des richesses, l'avortement, ou quoi que ce soit d'autre. Je suis très circonspect à propos du champ des éthiciens professionnels, dont je pense qu'ils sont amenés à se concentrer sur les problèmes qui préoccupent, de manière souvent obsessionnelle, un certain type d'Américains des classes moyennes. Par exemple, vous trouverez probablement dix articles dans les journaux d'éthique à propos de la légitimité ou de l'illégitimité de l'avortement, pour un seul qui porte sur la répartition des ressources dans le cadre du système de santé, par exemple entre les riches et les pauvres, ce qui me semble être un problème autrement plus important : à savoir, le fait que les plus riches ont la maîtrise de toutes les ressources existantes en matière de santé. Ainsi, si je devais me reconvertir en "moraliste du premier ordre"*, à ce titre, je me consacrerais à la philosophie politique "du premier ordre". Il me semble en vérité que le problème moral fondamental de notre monde soit la répartition de la richesse. C'est un sujet qui n'a rien à voir avec la question du degré de contrôle des femmes sur leur propre corps, de l'autorisation de consulter la pornographie, ou quoi que l'on veuille. Tout cela, ce sont des questions secondaires. Les véritables questions éthiques sont celles qui ont trait aux différences d'espérance de vie selon que l'on vive dans un pays ou dans un autre, et ces degrés différents d'accès aux nécessités de l'existence sont ce qui forme en premier lieu les individus. Ainsi, si je devais me consacrer à la morale, c'est sur cette ligne que je le ferai. Mais dire aux autres ce qu'ils devraient faire me met mal à l'aise. Je pense, comme Hume, que je vis bien à l'écart des affaires courantes".

[NdT : dans la classification philosophique anglo-saxonne, un "moraliste du premier ordre", également dit moraliste d'éthique normative, également dite substantielle est celui qui étudie le contenu problèmes éthiques et les doctrines éthiques ; un "moraliste du second ordre", ou métaéthicien, étudie la nature des jugements éthiques et leurs fondements]

Le reste de l'interview est très éclairant pour un philosophe, et vous pouvez aller lire d'urgence Ruling Passions. Pour les non-anglophones et les non-philosophes, Penser. Une irrésistible introduction à la philosophie, est une lecture grandement profitable