À C. B.


Le "sentiment d'absolu"

 

Qu’est-ce qui peut bien être désigné par une telle expression ?

Il me semble que le terme de « sentiment » ne soit pas ce qui pose problème ici, du moins pour le moment ; non pas qu’il soit indifférent, puisqu’il désigne, de manière schématique, l’idée d’une saisie non intellectuelle de son objet, ce qui est tout à fait ce dont il s’agit, mais parce qu’il ne perd pas grand chose à être remplacé par affect, expérience, sensation, émotion, etc. Chacun de ces termes aurait une connotation différente, et l’on peut argumenter sans fin sur lequel préférer. Comme de toute façon le terme importe moins ici que l’idée qu’il désigne, je propose de ne pas m’y attarder plus que de raison, même s’il sera profitable d’interroger la nature de cette saisie en temps utile.

C’est donc sur le mot d’ « absolu » qu’il me semble devoir nous concentrer en premier lieu, afin de mettre en évidence l’objet véritable d’un tel sentiment (« véritable » étant une notion tout fluctuante sur ces matières). En effet, on pourrait lui réserver le même traitement, et penser qu’il s’agit d’une simple variation terminologique sans importance notable : on pourrait parler aussi bien de « sentiment océanique » (R. Rolland), d’expérience mystique, de sentiment du sacré, etc. Cependant, la présence du terme « absolu » est à la fois symptomatique de ce qui est recherché par un tel objet, à savoir la mise en relation de l’humain avec quelque chose de tout à fait différent de l’expérience commune, et porte avec elle un ensemble de problèmes qui rejaillissent de manière positive sur l’ensemble de cet objet. À travers le sentiment d’absolu, c’est donc la prétention d’une telle relation à s’opérer avec un certain type de réalité qui est en jeu, et sera étudiée ici.


*


Comment caractériser ce qui est absolu ? Je pense qu’on gagne à l’identifier, dans un premier temps, sous la bannière de l’indépendance : est absolu ce qui ne dépend pas de quelque chose d’autre pour disposer de son être. Il est à remarquer dès lors que l’on conçoit la plupart du temps (pour ne pas dire exclusivement) cet absolu de manière conditionnée, comme par rapport à : est absolu en un certain ordre ce qui ne dépend pas d’un certain type d’objet pour exister. Ainsi, il est possible de dire qu’un certain état de chose (par exemple, que la Lune est à une certaine distance de la terre), est absolu relativement à la perception que j’en ai ; on peut même dire idéalement qu’un fait est absolu par rapport à la pensée dans la mesure où, en tant que fait, il ne se réduit pas à son expression conceptuelle, et est à ce titre indépendant de la pensée elle-même (typiquement, c’est ainsi que l’on tend à considérer les idées mathématiques, bien que, dans ce domaine aussi bien que de manière plus générale, ce point ne manque pas d’être extrêmement controversé). De cette caractérisation négative l’on peut tirer la caractérisation positive suivante : est absolu ce qui se suffit à soi-même pour exister.

Bien entendu, l’on se précipite dès lors sur la difficulté principale d’une telle notion : si n’est appelé absolu que ce qui est caractérisé par son auto-suffisance à l’égard d’un certain type de relation, s’agit-il vraiment d’un absolu, ou simplement de simulacres d’absolu, qui ne sont tels que par leur écart constitutif par rapport à un absolu « absolument absolu », c’est-à-dire, à un type d’entité auto-suffisant par rapport à toute relation possible ou existante ? Cet absolu par excellence, notons-le Absolu ; il semble que ce soit celui dont nous parlons qu’en nous parlons d’un « véritable absolu », d’un « absolu parfait, total », etc. 

Trancher la question de la réalité de cet Absolu, déterminer s’il est effectivement existant, ou s’il n’est qu’un redoublement réflexif mais illusoire exercé indûment à partir d’entités strictement relatives et finies (ce qui est, par exemple, la position de Kant, pour qui l’Absolu ferait partie des Idées régulatrices de la raison qui ne conviennent à aucun objet donné dans l’expérience), ou, alternativement, si cette existence est existence en tant qu’Idée ou sous la forme d’un être déterminé actuel, etc., ne saurait être fait ici. Tout ce qu’il est légitime de dire, à ce stade définitionnel, est qu’une idée d’un Absolu tel que je l’ai caractérisé est entièrement envisageable, de manière générale au moins. Cet être serait donc : autosuffisant dans son existence, irréductible à toute relation qui puisse lui être rapportée, et, possiblement, total, c’est-à-dire qu’il n’aurait rien en dehors de lui, ou donc, qu’il engloberait en lui toutes choses existantes de quelque sorte qu’elles soient. L’on voit bien incidemment ici qu’un certain spectre se profile en même temps que le concept d’Absolu, lui semblant irrémédiablement attaché. De ce frère siamois il ne sera pas ici question, dans la mesure où c’est en termes génériques que l’Absolu sera caractérisé, sans prendre en compte la variété des formes qu’il peut prendre.


*


La question  devient donc : de cet Absolu dont nous avons tracé les limites, une saisie est-elle possible (ce dernier terme désignant génétiquement n’importe quelle manière de mise en relation psychique d’une subjectivité à un objet) ? Je me refuse à accepter une telle possibilité. Je vais essayer d’expliquer sur quoi précisément repose ma position.

Cela tient en une conviction simple : de l’Absolu aucune saisie n’est possible en tant qu’Absolu, car toute saisie suppose pour avoir lieu que l’on n’ait plus affaire à l’Absolu mais à une forme médiée d’Absolu, qui ne peut être dès lors que quelque chose de non-Absolu.

Appelons cette forme médiée, cette illusion d’Absolu, « absolu ».

Précisons donc ce point crucial : si l’Absolu, quel qu’il soit, est un être entièrement suffisant, il ne saurait avoir d’extérieur à lui-même ; en effet, si c’était le cas, il ne serait pas l’Absolu, mais le quasi-absolu (« absolu-moins-un », pourrait-on dire), puisqu’il existerait un être qui d’une part serait autre que lui, et d’autre part serait susceptible d’entrer en relation avec lui.

Or, saisir l’Absolu comme Absolu, et non comme quasi-absolu, suppose de le saisir dans sa totalité de son être, ce qui impliquerait d’être en relation avec lui et d’être extérieur à lui. Par conséquent, saisir l’Absolu comme Absolu est impossible ; tout ce qui est possible, c’est, soit de saisir un faux Absolu, un « absolu », soit de saisir un Absolu conditionné, un quasi-absolu. C’est d’ailleurs la plupart du temps ce qui se passe : à la place de l’Absolu comme tel, on saisit « absolu », à savoir une idée contingente et pré-déterminée par nos attentes de l’Absolu, bref, un absolu-tel-qu’il-me-plaît, un absolu de supermarché. Toute image de l’Absolu est une perversion de l’Absolu (où l’on voit la raison de l’iconoclastie).

Allons plus loin encore : si la saisie d’Absolu est un terme contradictoire, ce n’est pas seulement parce qu’elle fait imploser l’idée d’Absolu, mais également l’idée de saisie. En effet, saisir l’Absolu, c’est bien le saisir, soit, être en relation avec lui ; c’est donc être en relation avec ce qui est sans relation, autre idée contradictoire. Une saisie de l’Absolu qui ne soit pas de l’ « absolu » serait une saisie qui ne serait pas une saisie, une saisie de ce qui est hors de ma saisie. Ce qui est saisi dans la saisie d’Absolu, c’est donc l’Absolu en tant qu’il s’offre à ma saisie, soit l’Absolu conditionné par ma saisie. Là encore, échec.

Je tiens à souligner que ces deux moments de l’argumentation, malgré leur ressemblance, sont fortement distincts : le premier est ontologique (l’Absolu est incapable de relation), l’autre phénoménologique (la saisie est incapable d’accéder à l’Absolu ; « une réalité absolue est aussi cohérente qu’un cercle carré, Husserl, Ideen I, §55).


Mais qu’établit véritablement un tel argument ? S’agit-il réellement d’une exclusion radicale de la pensée et de l’humain à l’égard de toute forme d’absolu en général ?


À vrai dire, je ne pense pas que cela soit le cas. Ce que l’argument que j’ai développé prouve, c’est que l’Absolu, soit l’Absolu pur, intact, l’Ur-Absolu en quelque sorte, est hors de portée de toute saisie ; mais non pas que l’Absolu sous une forme conditionnée et cependant adéquate, ou un type alternatif d’absolu, le soit. C’est ce que je vais explorer pour conclure.


*


En effet, comme je l’ai dit précédemment, il est possible de saisir un absolu par rapport à quelque chose ; comme tel, tout ce qui est dans un rapport radical d’indépendance peut être adéquatement qualifié d’absolu. Il est vrai que cette consolation semble bien maigre à un premier abord, mais elle ne me semble pas à négliger, tant il est d’éléments se suffisants à eux-mêmes dans leur ordre qui peuvent être source de satisfaction. La pensée, bien entendu, s’affiche au premier rang parmi eux.


Je ferais pourtant preuve de bien trop de modération et de faiblesse si je m’en tenais là. Il me semble également qu’aux absolus conditionnés l’on peut ajouter les Points d’absolu. Par là j’entends toutes ces choses singulières, « précieuses autant que rares », qui peuvent être perçues adéquatement comme se suffisant à elles-mêmes dans leur être propre et n’ayant pas besoin d’autre chose pour qu’on s’y attache. Ce sont des moments, des sentiments, des lieux, des idées et des personnes, qui représentent, à un moment donné, quelque chose dont il n’est pas besoin de chercher la justification ou la source, non qu’elle n’existe pas, mais parce qu’elle serait entièrement superflue. Ces Points existent pour chacun, et n’ont en commun que la possession d’une sorte de qualité extra-mondaine, qui les fait être d’une autre étoffe que celle des autres choses. Sans être très versé dans sa pensée, il me semble qu’Alain Badiou développe une idée proche, lorsqu’il parle de ses « points de vérité », mais on peut la thématiser sans mal en dehors de tout système.


Malgré tout, ces éléments, tout importants qu’ils soient, ne seraient que des ersatz, s’ils prétendaient remplacer adéquatement ce qui tentait d’être exprimé dans notre recherche du sentiment d’absolu. Je me retourne vers lui enfin, pour examiner s’il n’est pas possible de le sauver de l’ornière où je l’ai laissé plus tôt.

Si l’Absolu ne saurait être saisi comme Absolu, soit, dans la plénitude de son être propre, il est cependant possible d’envisager qu’il soit saisi par un aspect déterminé, tout en gardant ce qui fait de lui l’Absolu. Cet aspect, à mon sens, ne saurait être positif, pour les raisons que j’ai détaillées ; il peut cependant tout à fait être négatif. On peut ainsi saisir l’Absolu, non comme tel, pas non plus comme simulacre d’Absolu, mais comme non-conditionné, comme non-limité, et rien de plus. Autrement dit, il est possible d’envisager l’Absolu en tant que Tout-Autre, en tant que ce qui échappe radicalement à toute détermination, en tant que ce qui ne dépend pas de moi ni de rien d’autre. 

On retrouve alors, de manière quelque peu circulaire, notre point de départ, puisque l’Absolu, envisagé (par la pensée conceptuelle, certes), comme totale indépendance, ne se retrouve susceptible d’être atteint qu’en tant que l’Indépendance par excellence. S’agit-il là d’un cercle pervers, qui tenterait d’enfermer l’Absolu dans les limites de sa fiévreuse et pauvre rationalité ? Je ne le pense pas. En effet, en déterminant l’Absolu comme le Tout-Autre, la pensée ne prétend pas pour autant le saisir adéquatement dans son être-autre ; la preuve en est, qu’elle ne le qualifie pas, et ne prétend pas en livrer la substance. Bien plutôt, par cette détermination, la pensée ouvre l’espace de son extérieur, de la non-pensée, puisque, indépendant de tout, l’Absolu est aussi bien l’Inaccessible, l’Impensable. La pensée n’enferme pas l’Absolu en elle, mais au contraire dégage les conditions de son propre dépassement. C’est ainsi que l’on arrive à une justification solide de la saisie de l’Absolu sous la forme du sentiment : si l’Absolu ne peut être saisi que négativement, comme ce qui n’est pas ma pensée, il est tout à fait légitime que la saisie de l’Absolu se fasse hors de la pensée, dans une relation à lui qui relèverait précisément de l’anéantissement de la pensée, de sa désagrégation sous l’effet de sa saisie du tout-autre. Si l’Absolu peut être saisi, il doit l’être en tant que saisissable. S’il est saisissable, ce doit être sous le mode adéquat à cette saisie, soit un mode radicalement irréductible aux autres modes de pensée et de relation. 

En quoi consiste réellement ce sentiment d’absolu, que j’appellerais, dans mon vocabulaire, « sentiment de Réalité » ? Que nous apporte-t-il à propos de cet Être absolument autre (je tiens à préciser que le terme d’être ne connote pas ici une essence ou une consistance ontologique précise, mais une indétermination aussi large que possible) ? Répondre à de telles questions serait très présomptueux de ma part à l’heure qu’il est. Ce qu’il est possible de soutenir, cependant, c’est que ce sentiment ne saurait, en aucun cas, constituer une connaissance de l’Absolu (cela découle très simplement de tout ce qui précède), tout au plus une présence, à laquelle toute articulation conceptuelle, symbolique, ou religieuse ne saurait en aucun cas faire justice. L’exploration d’un tel sentiment se fera donc, à mon sens, avant tout du côté de l’humain, dans ce que ce sentiment nous révèle sur son esprit et son rapport au monde, plutôt que de prétendre fournir un savoir constitué à son sujet. Par quoi l’on voit la justesse d’une pratique comme la théologie négative, et ouvert le chemin de pratiques extérieures à la pensée conceptuelle, comme la mystique.