Article proposé à la revue étudiante Lady Namo ; pour des raisons éditoriales, le texte a dû être retouché pour apparaître dans la revue, en voici donc la version originale.

 

 

On vous ment. Des Aliens reptiliens s’insèrent dans vos cerveaux jour et nuit. Lady Gaga contrôle le monde à travers un conclave néo-maçonnique, pardon, illuminatiste. Le 11 septembre, ne soyez pas naïf, ce n’est pas Al-Q, ni Bush, pas le GIGN non plus (quoique ce serait drôle), mais bien entendu le Mossad. Si vous n’aviez pas deviné, ce n’est pas votre faute, vous êtes une victime de l’intox permanente des médias corrompus à la solde de nos dictateurs invisibles. Une telle liste d’interprétations déviantes et officieuses concernant la « réalité commune » pourrait continuer sans trop de mal, tant il est facile d’en trouver des illustrations ; elle fait sourciller, dans le genre rigolard, la plupart, en étonne beaucoup, indigne quelques-uns, sans compter tous ceux qui se trouveront offensés de ma condescendance à leur égard et de mon incapacité à remettre en cause des vérités par trop établies. Nul besoin de s’offusquer, en tout cas, que l’on porte intérêt et attention à la cause complotiste ; « ne pas pleurer, ne pas se moquer, mais comprendre » est le seul mot d’ordre qui vaille, et que nous mettrons ici à l’épreuve. Que signifie prendre au sérieux un discours, celui de la conspiration, aussi évidemment problématique ?

Premier élément, dont découle à vrai dire la question précédente : la parole de la conspiration représente, telle quelle, un point d’achoppement du postmodernisme pseudo-tolérant, en cela qu’il n’y a pas de « position modérée », de conciliation multipolaire molle à son sujet ; son cœur étant le postulat d’une fausseté fondamentale du récit événementiel/historique « officiel », la question n’est pas tant de savoir si des propositions factuelles individuelles sont erronées ou non, mais si le cadre général, l’épistémê si vous me passez l’expression, admis globalement à un temps t, doit être conservé ou jeté aux orties, cartesian-style. Dit autrement, la vision conspirationniste, dans sa diversité, est un extrêmisme théorique, qui n’admet pas de demi-mesure en ses fondations, et donc pas de compromission en ses rangs ; l’on ne peut ainsi pas s’arrêter à un simple « je ne sais pas si le 11 septembre est ou non un complot, c’est une question d’opinion à débattre », car une telle « modération » est, sinon implicitement (c’est souvent le cas) du moins pragmatiquement (i.e. en termes d’implication d’une telle parole), une prise de position en faveur de cette remise en cause (de manière générale, c’est le propre de toute stratégie « sceptique », qui ne saurait être tant neutre que contestante de ce qui est considéré comme établi). Prendre au sérieux implique donc ici de ne pas affecter de neutralité bas de plafond, quitte à  envoyer quelques coups si nécessaire.

Deuxième élément, le plus crucial : il est infiniment tentant de se laisser aller à résoudre ces scribes fantasques de notres époques, descendants politico-historiens des fous littéraires de Queneau ou des crackpots du monde scientifique, à de simples épiphénomènes, conséquences involontaires d’évolutions qui les dépassent. Il est vrai que la libération de la parole cybernétique, la démocratisation culturelle, l’individualisme isolateur, la perte de crédit accordé à toute parole plus ou moins institutionnelle, sont autant de causes déterminantes à la montée en présence, sinon en visibilité, de toute une culture kaléidoscopique du complot, des plus lucides (Alan Moore) aux plus ridiculement nauséabonds (David Icke), mais elles s’appliquent aussi bien à une multitude d’autres domaines (par exemple en musique), et ne font qu’effleurer la surface du sujet. Je ne me propose pas de résoudre voire de dissoudre la « pensée » complotiste dans une interprétation univoque, mais, faisant usage de mes maigres compétences, je tenterai de mettre en avant une possible piste qui permette de jeter une lumière, quelque faible qu’elle soit, sur ceux qui voient dans le « monde commun » une illusion de plus. Prendre au sérieux, ici, veut dire analyser plutôt qu’enjamber. 

Je propose ainsi, fort d’une cohérence thématique qu’on saurait difficilement me contester, de perpétuer la ligne dessinée lors du dernier Lady Namo (où fut défendu le projet d’assumer jusqu’au bout l’homologie bien connue entre fiction et discours religieux), en arguant que pour parvenir à une compréhension correcte des interprétations de type conspirationniste, le mieux est encore de les mettre en parallèle avec un certain type de récits contemporains. Il semble en effet que le discours de la conspiration prend sa source à un imaginaire d’ordre collectif très ancien, aussi ancien que la narration elle-même, mais  spécifiquement réactivé dans les décennies récentes, que j’intitulerai, pour des raisons qui apparaîtront sans tarder (sans surprise aussi, malheureusement) imaginaire de la mascarade.

 

Car de la pensée conspirationniste, si les motivations sont lisibles par la psychologie, si ses méthodes concrètes sont du ressort de la théorie de l’interprétation, la vision globale, prise pour elle-même, est éminemment fictionnelle : s’adonner à la conspiration, en effet, c’est moins opérer un détachement par rapport au déroulement « officiel » des événements connus, que faire changer de plan d’existence à ce dernier, suite déraisonnée et sans direction externe à ses propres mécanismes, pour le transformer en un récit. Ce mécanisme ne lui est pas unique, certes : étudier l’histoire c’est déjà narrativiser l’événement ; cependant, le conspirationniste est sensible plus qu’aucun autre aux rouages du romanesque et de la fiction, car son objectif est précisément de faire apparaître une cohérence forte, voire unique, au sein d’un agrégat apparemment touffu et illisible : il est donc bien un romancier de l’histoire et de la société, à un tout autre degré que des démiurges comme Michelet ou Thucydide. La membrane est si fine, qui sépare la rêverie de la fiction complotiste, que passer de l’un à l’autre s’avère étonamment facile : il suffit de se prendre à son propre jeu. En témoigne l’un des instigateurs du fameux Loose Change (monument du genre, à propos du 11 septembre), dont le projet était à l’origine un canular volontaire, et qui n’eut aucun mal à croire à ses propres affabulations. Cette omniprésence de la fiction entrelacée à l’herméneutique, certains conspirationnistes, sans trop s’en rendre compte, ne s’y trompent pas, qui se concentrent avec un manque de dérision frappant sur le décorticage infini des vidéos de Madonna ou de Shakira, sur les prédictions cachées dans les épisodes des Simpsons, pour y trouver des signes annonciateurs des événements récents.

 

Il y a donc tout à fait sens à envisager ces lectures du monde, ancien ou nouveau, sous l’angle purement narratif, comme une tentative de dramaturgisation du réel ; à vrai dire, rien de plus simple. Mais en rester là est insuffisant, car si les mécanismes sont proches, la vision conspirationniste du monde ne répond pas à n’importe quelle espèce de fiction : malgré la variété de ses sujets, de ses protagonistes (Aliens, CIA, Commission Trilatérale, « juiverie internationale » dans le Protocole des Sages de Sion, etc.), et de ses cosmologies, on ne tarde pas à repérer un même récit fondateur, ou du moins, un imaginaire commun et inévitable. En effet, si une théorie conspirationniste consiste en une explication du réel par des causes inédites et inaperçues, celui- en vient, par définition, à se désagréger complètement, pour n’être plus envisagé  que comme une pure apparence (nécessairement trompeuse, s’entend) : en un mot, un masque.  C’est ce retournement radicale du plus établi au plus suspect qui constitue sa racine, et son mécanisme premier. Son caractère pathologique (on pense sans mal au roman des origines psychanalytique) est ici moins important que ce qui s’en dégage : un désir visible, désespéré, quasiment héroïque, de sauver le monde de son manque d’unité, de son inintelligibilité fondamentale, de le rendre, non seulement transparent, mais excitant. Y a-t-il quoi que ce soit de plus insupportable que la banalité de nos existences, la vôtre en particulier ? Ne feriez-vous pas tout, vous aussi, pour vous trouver dans un de ces romans dont vous êtes le héros ? Essayer, c’est l’adopter.

 

On peut donc, en plus de la structure narrative que nous avons présentée, rapprocher fructueusement le cosmos conspirationniste de ces fictions de la mascarade, à savoir un ensemble très large d’oeuvres, dont bon nombre peuvent être trouvées dans la culture populaire la plus récente, postulant une coexistence du réel commun avec une fantasmagorie venant révéler la « vraie » nature de l’univers. On aura tôt fait de penser à Matrix à ce sujet, mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres : le même postulat est à l’origine de la célèbre série Harry Potter, mais aussi de fictions plus ambitieuses et plus pointues, comme les bandes dessinées The Invisible et The Filth (Grant Morrison) Preacher (Garth Ennis), Fables (Bill Willingham), ou le jeu de rôle Vampire : The Masquerade et son World of Darkness attenant. Dans tous les cas, l’on trouve cette bipolarité de la mascarade ordinaire, trompeuse et du carnaval souterrain, véritable ; l’arrière-monde n’est plus  religieux, au-delà, mais en-deça, immanent et matériel, juste un peu caché. C’est, de manière symptômatique, le manque d’imagination (cf. Rowling, Pratchett ; G. Morrison parle même de l’imagination comme de la fameuse 5e dimension chère à la science-fiction), qui empêche les moutons, les « humains ordinaires » (muggles, mundanes, tout un vocabulaire fleuri de l’ignorance is bliss y affleure) de percevoir la magie cachée derrière les apparences grises. Le retournement délicieux qui laisse entrevoir la possibilité que le « vrai monde » soit autrement plus excitant (ou terrifiant, ce qui est identique) que le nôtre, en est un enjeu majeur, en même temps que la nécessité de maintenir à tout prix cette méta-structure, de continuer à jouer pour charmer le serpent, de ne quitter à aucun prix la scène du théâtre. Le conspirationniste y fait lui-même une apparition, qui met en scène de façon ironique et ambivalente sa marginalité, puisque, pour une fois, pour cette fois, il a raison, mais que personne ne le croit. Encore plus subversives, cependant, les quelques-unes de ces fictions qui se concentrent sur la faiblesse des membres d’une communauté fantastique qui, loin de contrôler le monde depuis des salles enfumées, se bat sans relâche pour survivre en paix, loin des regards (Fables en étant sans doute l’illustration la plus aboutie).

Qu’apprenons-nous, de ce détour par la fiction de la « basse culture de masse », autre qu’une illustration préétablie d’une démonstration stérile de ma part, ou une répétition inlassable de l’inconscient collectif jungien ? Rien d’autre qu’un élément de plus appuyant le doigt sur la blessure du discours conspirationniste, à savoir son romantisme incorrigible, son attachement viscéral, paradoxal, à la lisibilité de l’extraordinaire. Tout complotiste, se fantasme documentariste tout en étant un romancier étouffé, dira-t-on ; autant les prendre comme tels, et leur faire leur place, pas si mineure que ça, comme explorateurs intrépides de la limite, toujours poreuse, toujours gênante, entre la construction onirique et l’extériorité pure du Réel. Il s’agit sans nul doute là d’une distraction de plus, d’un écran en face d’un problème autrement plus douloureux : ne pas voir, par exemple, le caractère véritablement neuf du néolibéralisme contemporain, qui n’a rien de commun avec la vieille doctrine libérale du moins d’État, et ne pas prendre la mesure de la transformation de la démocratie en une entreprise dont les citoyens ne seraient que les actionnaires (très) minoritaires, vidant ainsi de sens et de substance toutes les institutions péniblement bâties par les héritiers des Lumières, voilà l'aveuglement le plus grave. Il est vrai qu'il est infiniment plus simple de penser que tout fonctionne comme avant, sur les mêmes modes anciens de confrontation et de lutte proprement absurdes à l'heure actuelle. Idem pour les paranoïaques du complot : il est bien plus rassurant de postuler un « nouvel ordre mondial » secret et contrôlé par une petite clique qu'il s'agirait de renverser pour libérer l'humanité, parce que cette image du groupe occulte est facile à imaginer, facile à mobiliser ; par contre, essayer de comprendre l'évolution du monde contemporain comme un processus anonyme dépassant dans son accomplissement les volontés particulières qui y adhèrent sans pour autant être dirigé de l'extérieur, voilà ce qu'il y a de véritablement terrifiant : un pouvoir dé-spatialisé, dés-humanisé, et par là même inaccessible aux attaques traditionnelles. L’imaginaire de la mascarade est le dernier mythe moderne, celui dont il faut encore péniblement s’extraire pour laisser place à la contestation pleine et entière.