Texte originellement publié dans Lady Namo n°2 (thème : "croire !"). Je le laisse tel quel, c'est très "littéraire", mais cela fait aussi l'intérêt de composer ce genre d'articles.

 

Il est une soif d'absolu qui ne se calme ni ne se tarit. Quiconque en est frappé, un jour de rêverie dans le refuge de sa chambre, perdu au sein de la foule, ou devant l'admiration d'un tableau, n'a de cesse d'en chercher remède. Il trouve des panacées, vagues remèdes de charlatans ou soporifiques en pagaille, qui n'ont pas plus d'effet que de prendre un verre de sirop pour se guerir de la peste. Restent bien la fuite, l'oubli de l'être au moyen d'un divertissement aux formes exponentiellement grotesques, mais que dire d'un tel abandon de poste, sinon qu'il constitue une défaite cuisante ? la nuance est faible entre la frénésie de fête et le désœuvrement qu'elle voile. Ce tableau paraîtra par trop sombre, et quelque peu forcé ; il l'est sans doute, mais uniquement mis en regard avec l''incroyable éclat de rire que nos eschatologiques déboires provoquent chez l'individu un peu sain : face à l'énigme de la nuit du monde, à cette douloureuse absence de perspectives, et surtout de réponses à nos plus éminentes perplexités, quoi de mieux que d'inventer de toutes pièces ? Le réel, en ses limites ultimes, se tait (c'est là la grande vérité de l'agnosticisme) : revendiquons donc notre qualité de ventriloques et, plutôt que de prétendre qu'il nous parle, acceptons de nous raconter des histoires. Si art et religion ont des formes communes, ce n'est point par la grâce d'une d'une coïncidence trop miraculeuse pour être honnête, d'une sorte d'harmonie préétablie suspecte, mais en vertu d'une stricte hiérarchie. Leur affinité tient à ce que le discours sur l'essence finale du monde, tout ce que l'on peut appeler la Mystique, trouve sa rigoureuse vérité dans l'art, dont il n'est que l'accomplissement : la religion est bien un roman de l'Absolu, une épopée de l'Être, les Dieux des personnages de science-fiction, ayant leur place à la même table que Lancelot, Gilgamesh, Zampano. La soif d'Absolu s'étanche en s'abreuvant sans restriction à la source inépuisable de l'imaginaire. Devant des questions sans solutions, il faut cesser de se prendre au sérieux, suspendre enfin son incrédulité, et prendre goût à fabuler : les délires du Phédon constituent un bon point de départ pour muer le dévot moderne en barde. Devenu trickster alègre, il cesse de prendre avec gravité l'Abîme du Sens, et la Mystique, enfin dénudée de sa sotte prétention à une vérité supérieure (my god is an awesome god), trouve son salut en la fiction. Libérés de leur camisole, démons, succubes, génies en tous genres ! lâchés sur un monde rendu plus serein de l'extinction des feux de la croyance, ils cohabitent en paix sous le regard bienveillant d'un Prométhée pansant une dernière fois sa plaie. Le "Pourquoi pas ?" règne en maître, et plus un mythe ne vient s'imposer, pas même celui ô combien tyrannique, de la Destinée. Contemplant cette universelle métempsycose, les Idées-despotes, Pouvoir, Marché, Idoles de l'époque, commencent à trembler pour leur sort. 

C'est alors qu'un ou deux sceptiques, de bonne volonté et de mauvaise foi, lèvent la tête, et demandent "Où nous mène-t-on ?" en clignant de l'oeil. Essayons donc pour les satisfaire de donner une image précise à ce nouvel obscurantisme éclairé : l'humain enfin émancipé de la prison dorée du dogme, pose les mythes qu'il lui plaît, et redécouvre en retour les délices du monde, de l'investigation, du doute, de l'insurrection. J'en jette deux, à titre d'illustrations, à vous de continuer à votre goût ce cadavre exquis fait panthéon. Mon Dieu le Père est un de ces Anciens nés du cerveau paranoïaque d'Howard P. Lovecraft, nul autre que l'ignoble Cthulhu, le maître des rêves et dévoreur de mondes. Il nous laisse à l'écart, du fond de sa tanière subaquatique, et attend le jour où, éveillé, Il commencera de reprendre ses droits à l'orgueilleuse humanité. Je Lui rends tout le respect qui Lui est dû, n'en dors que mieux, et Il se garde bien de me troubler. Le risque encouru, être dévoré, n'a cours que si par malheur je croyais un peu trop fort en Lui : qu'Il m'en préserve ! Sans quoi je souffrirai le sort de mes semblables, illustrement décrit par un puissant intempestif :  "Le « croyant » ne s’appartient pas, il ne peut être que moyen, il doit être consommé, il a besoin de quelqu’un qui le consomme". Celui qui tient ces paroles, j'en ai fait mon prophète, et trouve mon salut dans son oeuvre, en l'occurrence la merveilleuse trouvaille de l'Éternel Retour. Cet impératif, "vis chaque instant avec assez de joie et de force, que tu en viennes à désirer qu'il se répète à l'infini, tel quel, pour les siècles des siècles", forme un aiguillon assez puissant pour animer tous mes choix. À nouveau, peu importe qu'une telle prédiction ait lieu ou non, encore moins que j'y prête le moindre commencement de foi : il me suffit, pour être heureux, de faire comme si. Essayez, et vous verrez, et vous aussi serez celui, celle qui est. Il n'est rien que je puisse vous souhaiter de mieux. Que mes dieux soient avec vous.

2010