02 05 11 New York, 04:00
Je ne sais pas si quiconque a envie de discuter de ce que nous venons d’apprendre, de l’analyser, de le disséquer jusqu’à plus soif, mais, dans l’espoir que ce texte intéresse quelqu’un, voici mes impressions. Pour être franc, je ne sais même pas pourquoi j’écris et envoie ce qui va suivre. Une nécessité très, très impérieuse, m’empêche de dormir, et m’impose de poser sur papier virtuel les pensées qui me trottent dans la tête, pour enfin soupirer, passer à autre chose.
Ce qui vient de se passer, la mort de Ben Laden aux mains de soldats américains, est un événement extrêmement singulier, parce qu’il est illisible
Il est tout à fait possible de ne pas être d’accord avec ce diagnostic. Vous pouvez vous réjouir de ce qu’un monstre soit enfin puni de ses crimes. Vous pouvez soupirer à l’idée d’un impérialisme américain qui va triompher en brandissant la tête de ses ennemis spectaculaires, sans jamais répondre de ses propres bassesses. Il y a des scènes de liesse un peu partout pour accréditer vos positions, dans quelque sens que ce soit. Il me semble que tous ces points de vue, quelles que soient leur justifications, manquent complètement ce qui est en jeu. Ce que nous avons en face de nous est un événement purement symbolique, et à cause de cela, irréductible à toute signification. Du moins pour le moment.
Qu’est-ce que je veux dire par là ? La marque d’un événement authentique, est que sa portée symbolique dépasse à ce point sa portée concrète, qu’il en devienne un objet auto-suffisant, quasiment transcendant. Repensons aux autres actualités récentes. Elles avaient toutes plusieurs sens, plusieurs points d’approche, mais elles étaient relativement lisibles. Le « printemps arabe », c’était le retour dans l’horizon politique de la révolution, c’était la libération des peuples par eux-mêmes, la fin des clichés sur l’islam et la démocratie, sur l’occident et la démocratie d’ailleurs, un rappel douloureux de notre propre impuissance, etc. Le Japon, c’était le choc d’une catastrophe naturelle sur un pays riche, ultra-développé, et l’ambiguïté de notre attitude face à lui, c’était le désastre écologique par l’hubris technologique, l’ambiance d’apocalypse, etc. Pareil pour les autres points tournants majeurs, Katrina, Lepen 2002, Sarkozy, la Crise, l’Irak, tout ce que vous voudrez. Des objets plurivoques, divers, mais à peu près abordables.
Pourquoi étaient-ils abordables ? Parce qu’ils avaient une nature à peu près fixe. Ce qui me frappe, ici, c’est la faiblesse concrète de ce qui s’est passé : un homme, un seul, a été tué, et je rappelle pour les deux du fond qui n’écoutent pas les journaux qu’Al-Qaida n’a pas de structure organisée, c’est une multiple suite de cellules sans têtes, il n’y a donc aucun démantèlement véritable du terrorisme qui soit en place, ni à présent ni pour l’avenir proche. Pas plus, en miroir, de démantèlement de l’anti-terrorisme, ce cancer sécuritaire qui justifie toutes les atteintes aux principes de la démocratie et des libertés individuelles, que nous tolérons sans bruit depuis une décennie. Mais justement, parce qu’il n’y a quasiment aucune causalité concrète impliquée dans cet événement, il est presque entièrement délivré à sa dimension symbolique. Celle-ci est énorme, d’une puissance incommensurable. Mais elle n’a pas de sens. C’est un événement majeur, mais sans signification fixe. Ceux qui connaissent Lacan ou la sémiologie sauront expliquer ça mieux que moi. Cette vacuité concrète est ce qui lui donne, symétriquement, en tant que symbolique, toute sa puissance. C’est parce qu’il n’a aucune répercussion directe qu’il en aura des conséquences énormes, à travers la pureté de son aspect symbolique. Voilà mon petit paradoxe.
Tout ce que je peux dire, tout ce que je sais, c’est que cet événement est, possiblement, la fin de quelque chose. Mais quoi ? Permettons-nous un petit détour égocentrique. 2001, Septembre, ce n’était pas simplement le fameux événement, mais, pour les gens de ma génération (et par là je veux dire une génération très précise, ceux de 1986-87), l’entrée au lycée, l’ouverture quasiment officielle de l’adolescence, une période très particulière dans nos vies à tous. Tout ça pour dire que, par une suture coïncidentelle de l’Histoire, une ère cosmo-politique s’est ouverte ce jour du 11, qui était aussi une ère personnelle, et que c’est peut-être cette synchronicité qui me fait ressentir ce qui vient de se passer très intensément. Je sens sans trop le comprendre que quelque chose, potentiellement, finit. Mais quoi ? Pas la moindre idée. Précisément, sans doute, parce que ce qui a commencé avec 2001 était lui aussi une forme de traumatisme, de chose lovecraftienne incompréhensible, et que son écho dix ans plus tard, ça a l’air de tout sauf du hasard, c’est une de ces ruses dont l’histoire à le secret. 
Alors oui, peut-être que je délire, que j’exagère, que je surréagis comme il ne faut pas. Sans doute. J’espère seulement que la perplexité qui m’étreint, que l’inquiétante étrangeté que je ressens en ce moment, est partagée par quelques-uns d’entre vous.
Là où je veux en venir, c’est que, purement symbolique, n’ayant aucune signification assignable, cet événement ne peut en acquérir que rétroactivement, à l’aune des conséquences indirectes dont il sera responsable. Ce n’est qu’à partir d’un point de vue lointain que nous pourrons savoir de quoi la mort d’Osama est la mort. Il n’y a donc rien que l’on puisse savoir, de ce qui vient de se passer, surtout pas comprendre, il n’y a qu’à espérer. Alors voilà, en guise de conclusion, je consigne mes espoirs. 
Peut-être que c’est la fin de l’équation islam=terrorisme, et le coda adéquat au printemps arabe en train de se dérouler ; qu’un peu d’apaisement et de détente se déploie de ce côté du globe, en prélude à une libéralisation plus affirmée ; qu’en contrepoint les délires anti-musulmans, en perdant une partie de leur justification, perdent une partie de leur force ; que la paranoïa sécuritaire connaisse enfin un reflux ; que le glas sonne pour l’interventionnisme à tout crin des États-Unis. Peut-être qu’on peut simplement sortir du cauchemar, de la longue torpeur générale des années 2000, et passer à autre chose.
Il est tard, et je dis probablement n’importe quoi. Je crois qu’un peu d’aspirine me ferait du bien. En attendant je vais voir ce que font les autres du côté de Ground Zero.
Amicalement, 
VfV