J’aspire, comme beaucoup d’autres, à consacrer mon temps à l’écriture philosophique, et un obstacle assez étrange que je rencontre régulièrement, mais qui en un sens me conforte dans un tel projet, est que spontanément, malgré d’autres impulsions ou intérêts prédominants, je tends toujours à retomber sur des questions d’esthétique ou d’analyse d’œuvres d’art. C’est assez embarrassant, dans la mesure où je sais qu’il s’agit d’un champ de préoccupation qui est assez étroit et quelque peu trompeur, parce que l’on s’y perd facilement, que le monde peut sembler être restreint à des enjeux de signes et de symbolisation. Cette tendance réductrice est assez partagée dans les champs que je fréquente, où ce que l’on peut appeler la noblesse de l’esthétique ou de la théorie, à savoir le statut particulier, privilégié, que l’on accorde à ces champs d’investigation, dans leur autonomie mais aussi dans leur puissance d’action propre, tend à déborder et à ensevelir sous lui le monde qu’il prétend enrichir. L’esthétique est assez représentative de ce problème des intellectuels en général et des philosophes en particulier, et se retrouve traitée de différentes manières, qui en sont chacune une forme de sujétion plus ou moins bien dissimulée. 

D’un côté, on peut prendre la noblesse de l’esthétique en la considérant de manière hautaine, comme un à-côté ou un plaisir de l’existence à l’importance marginale. De l’autre, on peut en faire une puissance de révélation propre et un moyen d’accès privilégié, notamment intuitif, à des composantes essentielles du monde ; un tel traitement, qui est notamment privilégié par certaines formes de philosophie inspirée de la phénoménologie ou de l’herméneutique, peut se défendre de manière assez consistante, mais risque souvent de laisser place à une sorte de recours à l’indicible, à l’expérience première, qui sert alors de paravent contre toute mise en question. Une troisième tendance, qui s’oppose à la précédente, consiste au contraire à mettre l’esthétique et son pouvoir de révélation au service tout entier d’une théorie qui l’explicite de part en part, et lui fait perdre toute puissance propre, pour ne devenir que l’application sensible d’un schéma intellectuel préétabli : un exemple connu serait l’interprétation de l’expérience esthétique par Schopenhauer comme essentiellement dépendante de sa théorie du Vouloir-Vivre ; il me semble que Hegel est encore plus caricatural à cet égard.

Il est donc difficile de savoir, en théoricien maladif, comment se positionner par rapport à l’esthétique, pour la thématiser de manière indépendante et forte, sans la soumettre à un mode de discours qui n’est pas le sien. C’est donc un exercice très délicat, et mes dilemmes personnels sur la question ne sont pas pour m’aider en ce moment. D’un point de vue tout à fait personnel, je compte me livrer dans les jours qui viennent à une approche cathartique, de mise en forme de vieilles pensées que je traîne depuis longtemps, qui j’espère une fois exprimées me laisseront un peu en paix. Comme la plupart de celles-ci porteront sur des question d’esthétique, j’aurais à affronter directement les problèmes posés dans le présent texte, et, qui sait ? pourrais-je au bout du chemin y voir un peu plus clair.