On peut dire que deux distinctions basiques constituent un point de départ pour les questions esthétiques : en son sein, entre le beau et le sublime ; autour d’elle, entre le descriptif et l’évaluatif. La première nous offre deux modèles distincts et concurrents de ce à quoi tend une œuvre d’art ; la seconde présente deux régimes de discours en principe conciliables, mais qui se disputent âprement. À travers une idée assez commune, mais très mystérieuse, celle de l’œuvre d’art parfaite, on peut éclaircir un peu ces catégories générale.

À l’injonction « montre-moi une œuvre d’art parfaite », je crois qu’une tendance commune consistera à présenter l’objet que l’on estime être le plus beau, le plus irréprochable, le plus maîtrisé de bout en bout, etc. Untel vous parlera de Mallarmé, l’autre de Godard, l’autre enfin de Liszt. En ce qui me concerne, et pas uniquement parce que j’ai l’esprit de contradiction, voici ce que je présenterai : 

 

 

Chemical Brothers - Star Guitar from Rinat Crone on Vimeo.

 

 

« Est-il devenu fou ? cet homme n’a-t-il donc aucun goût ? Ou bien serait-ce une provocation de mauvais aloi, un snobisme de la vacuité ? Il n’est pourtant pas temps de radoter avec des blagues de carabin. Êtes-vous bien sérieux ? ».

 

Tout à fait sérieux. Je ne cherche pas à faire le malin, je pense sincèrement que ce clip, réalisé avec brio par Michel Gondry, représente un objet d’art parfait.  Cela tient en fait à ce qu’à l’idée commune de perfection comme sommet, idée qui relève de la perspective évaluative, soit, qui lie l’essence de l’œuvre d’art à sa valeur, je souhaite substituer une autre, un peu plus embarrassée, mais plus juste à mon goût, parce qu’elle se trouve à la réunion exacte de l’évaluatif et du descriptif (soit, l’ensemble des caractéristiques objectives d’une œuvre d’art indépendamment de l’appréciation individuelle qu’on peut en avoir), et qu’une telle réunion est précisément ce qui constitue le discours esthétique. L’idée de la perfection artistique que je propose, donc, est celle d’une totale adéquation de chaque élément d’une œuvre à son but interne. Or, une telle adéquation ne préjuge ni de la hauteur de ce but, ni de l’intensité des éléments. Elle est une simple exigence de clôture : pour qu’une œuvre soit parfaite, en ce sens, il ne faut pas qu’elle soit intégralement belle, il faut qu’elle soit intégralement elle-même. En voici un autre exemple, qui est plus littéral encore : 

 

M_C_Escher_Drawing_Hands

 

Ici, c’est l’idée de boucle rétroactive (terme qui tente de traduire feed-back loop) comme constitutive de cette clôture du sens, qui est assez directement présentée au spectateur. Le concept de boucle rétroactive, exposé avec brio par D. Hofstadter dans Gödel, Escher, Bach, implique une forme très pure car très limitée de clôture de l’œuvre. C’est cette pauvreté, cette auto-limitation, qui fait qu’il n’y a rien à voir d’autre que ce qui est évident, qui caractérise certaines œuvres d’Escher, en même temps que le clip de Michel Gondry présenté plus haut, et qui explique que la plupart des réactions des gens soient ambivalentes à leur égard. Certains sont fascinés par l’aboutissement formel, tandis qu’un autre groupe relèvera le sourcil en marmonnant « ce n’est que ça ? Ce n’est pas si profond que cela… ». 

Une telle perplexité est légitime, parce que c’est précisément le problème que pose l’œuvre complètement close : on n’a rien à lui reprocher. Mais d’elle, on n’a rien que l’on désire, une fois qu’on l’a parcourue. Sa perfection est ce qui la rend fascinante, mais qui l’empêche irrémédiablement d’être profonde. On en arrive à l’idée qu’il faut sagement distinguer l’évaluatif du descriptif, et que le concept de perfection-clôture est une forme de perfection seconde, limitée, assurée parce que facile, et que l’on peut parallèlement maintenir la perfection-sommet, qui n’est qu’une asymptote à viser. On pourrait appliquer un même traitement à beaucoup de concepts artistiques, pour en révéler les ambiguïtés : ainsi, le concept d’auteur peut être pris soit comme un compliment (un auteur, c’est un artiste, donc un vrai artiste, un artiste accompli), soit comme une qualification (un auteur, ce n’est pas un faiseur, il a des thèmes, des motifs, etc., bref une cohérence, une oeuvre, que celle-ci soit bonne ou mauvaise : Michael Bay et Jean-Luc Godard sont tous deux des auteurs, en ce sens).

Mais je dois avouer que je ne suis pas vraiment satisfait de cette première conclusion en forme de conciliation. Car, à vrai dire, ce qui se cache derrière cette  distinction des deux perfections n’est pas seulement une attitude de spectateur, mais aussi une posture de l’artiste. C’est ici que le beau et le sublime interviennent. Le beau, c'est la forme, c'est la perfection ; le sublime, c'est l'esprit, c'est la profondeur ; en ce sens le beau rejoint l'apollinien, et le sublime, le dionysiaque. C’est-à-dire que, plutôt que deux concepts séparés de perfection, nous nous retrouvons face à deux aspirations entièrement disjointes au sein même de la démarche artistique : d’une part, la perfection de la forme, que recherche le beau ; de l’autre, celle de l’esprit, que cherche le sublime. Dans un cas, la recherche de la clôture, qui est la seule perfection qui vaille, tend à se rigidifier dans des structures de sens stériles ; de l’autre, la recherche d’une puissance irradiante et échappant à toute expression permet d’atteindre un autre concept de perfection, qui est celle d’une perfection d’intensité, au risque d’une totale désagrégation. On aurait donc l’idéal du beau, et l’idéal du sublime, qui constitueraient des postures elles-mêmes simplifiées, plutôt des tendances entre lesquelles tout artiste, toute œuvre est déchirée.

Mais même cette autre couche me fait quelque peu grimacer. Parce qu’elle supposerait qu’il n’existe pas de puissance propre du beau, et pas de forme du sublime. Or je pense que c’est là que mon schématisme universel se plante un peu, si vous me passez l’expression. Il faut en vérité trouver un cadre susceptible de comprendre chaque mode de fonctionnement d’une œuvre donnée, comme générant une puissance d’affecter propre, qu’il s’agisse d’œuvre reposant sur une forme de clôture, ou tentant de s’en détacher le plus possible. C’est alors que le concept de perfection que je tente de défendre se révèle utile, puisqu’il peut permettre de mettre en évidence la force interne de fascination inhérente à l’œuvre close. L’œuvre ouverte, à l’inverse, doit tirer sa force à une source différente, que je n’aperçois pas pour le moment.

Ce post a soulevé plus de perplexités qu’il n’en a résolu, me semble-t-il. Je me repencherai sur ces problèmes un peu plus tard sans doute.