En raison des professions occupées par ma famille, je suis, semble-t-il, officiellement interdit de sondages, enquêtes d'opinion, etc. C'est le genre de choses qu'il convient de prendre comme un compliment déguisé, en même temps qu'un symptôme : non seulement, en bonne critériologie pseudo-scientifique, exclut-on des échantillons de "sujets" des individus trop au fait des méthodologies employées (et surtout de leurs limites), mais même ceux qui ne font que graviter autour de ces professions, sont censés attraper par contagion le virus ô combien dangereux de la lucidité. Ce genre de conclusion est extrêmement erroné, soit dit en passant, ce qui fait que je ne le prends qu'avec ironie, mais il est toujours amusant de se coller à quelques absurdités.

Par ailleurs, il m'arrive, à l'occasion, de remplir, dans des moments de faiblesse, et parce que l'on ne me passe pas au crible de la demande disqualificatoire (désir de l'interdit, donc, un tout petit peu primaire, j'en conviens), des questionnaires du même genre, sur Internet la plupart du temps. J'ai également été régulièrement confronté, dans des cadres scolaires, à des demandes du même genre, dont je me suis abstenu cette fois, avec la majorité de mes camarades, ayant à cette occasion le plaisir quelque peu amer de voir que le tropisme de gauche "antisystème" créait chez la plupart d'entre eux une aversion assez épidermique à la pratique de l'enquête d'opinion à tendance marchande. Je dis plaisir amer, car si la réflexion sous-jacente à cette opposition me semble salutaire, il s'agit également d'un réflexe, ce qui est moins réjouissant.

Toujours est-il que la question qui m'occupe, lorsque je délibère sur l'opportunité de répondre ou non à ce genre de puérilité, est la suivante : étant donné que, quelle que soit l'enquête, je sais à peu près par avance ne pas correspondre aux critères du bon consommateur attendus visiblement par les concepteurs du questionnaire, est-ce que ma participation constitue un acte recommandable ? D'un côté, on pourrait, je l'ai dit, rejeter par définition le principe même de la participation, sur la base d'un refus de cautionner ses attendus implicites (sujet consommateur, livraison volontaire de données à la machine à calculer, etc.) ; de l'autre, on peut estimer, avec une forme de double conscience pas complètement aboutie, que les résultats atypiques que je fournirais (sans aucune mauvaise volonté soit dit en passant), peuvent représenter une forme de perturbation, d'information non recevable ou non acceptable, qui pèserait avec perversité dans la balance. Cette dernière perspective est très séduisante, parce qu'elle dédouane, mais parce qu'elle donne l'impression de pouvoir s'amuser avec le système, le tendre du mauvais côté. Ce serait une version du trickster kacémien, du virus dont parle G. Morrison. Il me semble que c'est une perspective qui serait défendable, mais uniquement à condition de l'assumer comme telle, et de l'inclure à un plan d'action et de perturbation plus large, sous la forme de l'incivilité calculée, de la contre-conduite. Mais, à défaut d'une démarche globale, force est de constater qu'en s'exprimant dans les limites et les parenthèses que l'on vous fixe, on ne participe pas à rendre le marché et les markéteux plus conscients de votre positionnement de consommateur "atypique", l'on se rend pied et poings liés à leur pouvoir, on accepte de devenir une variable parmi d'autres. Entre le refus simple et la participation perverse, peut-être le plus sain, en fin de compte, est de ne pas se fantasmer en révolutionnaire "dans le système", et de choisir son camp plus simplement.