Je souhaite attirer votre attention sur la publication de cet article sur Rue89 concernant le "polyamour", version contemporaine de l'adultère consensuel, ou du pacte Sartre-Beauvoir, selon les préférences. C'est un témoignage très intéressant, et le concept de polyamour y est vivement défendu par l'intervenante, Françoise Simpère. Je ne me prononcerais pas sur le fond du problème : il me semble qu'il s'agit là d'un concept effectivement très séduisant (c'est le cas de le dire), et qui gagnerait à être plus largement discuté, ainsi qu'à perdre une forme de stigmate qui y est attaché ; mais je ne suis pas certain qu'il s'agisse nécessairement d'une solution miracle. Aller plus avant demanderait de ma part une enquête approfondie sur les structures familiales et le couple moderne (j'ai été très impressionné par les propos d'Emmanuel Todd sur le rapport entre structure familiale et structure de société), que je ne suis pas forcément en mesure de réaliser. D'un côté, cela semble bien cadrer avec le diagnostic selon lequel l'amour contemporain souffre d'un modèle auquel il ne peut, pour la plupart des gens, se conformer, de l'autre il est difficile de prévoir les conséquences d'une adoption massive d'un tel modèle, les vertus de l'hypocrisie pouvant exister après tout.

Bref, j'ai déjà trop divagué, faites-vous votre propre avis. Ce qui a retenu mon attention, dans cet entretien, est la réplique suivante : 

" Pour moi, le « pluriamour » est une réponse dans la vie privée à ce qui se passe dans la vie publique. J'aimerais que les valeurs véhiculées par les « pluriamoureux », l'écoute, l'échange, la tolérance, remplacent celles de cette société capitaliste dure et possessive. "

Ce qui saute aux yeux est l'énormité de cette déclaration, que les valeurs induites par la pratique polyamoureuse pourraient aller directement à l'encontre des valeurs véhiculées par le capitalisme. Il y a là une erreur monumentale, mais très révélatrice, parce qu'elle a trait à une confusion entre les valeurs internes à une pratique et le contexte dans lequel elle s'insère. Or, et sans renier de leur justesse intrinsèque, il est tout à fait connu que la libération des mœurs, le féminisme, ou l'antiracisme, toutes causes honorables, sont entièrement solubles dans la société capitaliste et de consommation : il n'en ira pas autrement du polyamour, qui cadre parfaitement avec une société individualiste, valorisant le temporaire sur le durable, la maximalisation du plaisir, etc. Qui plus est, le polyamour en tant que tel n'a aucune nouveauté, il n'a pour lui, par rapport aux pratiques qui le précèdent, que de leur donner un nom et une identité ; une telle posture revendicative, en termes d'identification et de catégorisation, est tout à fait adaptée à la société libérale contemporaine.

Soyons bien clairs : je n'ai rien contre les idéaux et les propositions du polyamour, qui pourraient par ailleurs, même si je n'en suis pas sûr, être le vecteur d'une contestation plus large ; je conteste simplement la prétention d'une telle position à s'opposer à l'ordre dominant de la société en général. Croire qu'en prônant une pratique précise, qu'on estime généreuse, on combat directement un modèle de société qui par ailleurs produit des inégalités et des injustices (même sur le plan des relations), est une absurdité frappante. Il y a là une naïveté qui en serait presque touchante.

Sur le plan de l'argumentation, une telle confusion peut reposer sur divers procédés, selon l'interprétation que l'on fait de cette déclaration dans le contexte de l'interview : 

- soit les valeurs d'une pratique privée, parce que (par hypothèse) positive, pourraient s'appliquer de manière à réguler à la fois l'espace privé et public. Cette interprétation repose sur un lien avec la phrase précédente. Dans ce cas, on a à la fois une attention quasiment délirante sur l'importance d'un domaine de la vie comme pouvant à lui seul servir de modèle à tous les autres, ce qui est une forme charmante mais assez extrême d'idéalisme ; les valeurs se transmettraient, de proche en proche, selon une logique transcendante mais forcément positive.

- soit, et je tire ici cette interprétation du contexte plus large de l'entretien, qui aborde la stigmatisation des polyamoureux, on aurait la structure suivante : la société nous stigmatise ; or cette société est mauvaise et violente ; donc notre acceptation est signe de la fin de cette violence de la société. 

De manière plus large, il y a la une confusion très éclairante entre ce que l'on peut appeler la marginalité d'une pratique, d'un groupe, et son caractère authentiquement contestataire ; il n'y a pas de mal à prôner des valeurs généreuses, il faut simplement ne pas confondre son combat avec une remise en cause, autrement plus périlleuse, d'une mécanique de société que l'on ne maîtrise pas forcément.

Edit : Ce n'est pas la première déclaration dans ce genre de la part de Simpère, et cela tend à confirmer l'analyse présenter ici : 

"Toutes les solutions mono : « monoculture », « tout nucléaire », « tout libéral » sont des échecs, car la vie a besoin de s'enrichir dans la diversité. Donc, les amours plurielles, c'est le fait de pouvoir aimer au pluriel de façon affective, sexuelle et intellectuelle sans exclure a priori une de ces composantes, ni qu'elles deviennent une obligation."

Ce passage est encore plus clair que celui analysé dans mon post, et encore plus affligeant. Le fait même que ces termes "monoculture" soient complètement flous et que le polyamour peut très bien être vu comme un forme de "tout libéral" semble complètement lui échapper...

Par ailleurs, un article de suivi sur rue89 résume bien les enjeux. Simpère et Caro, autre personne ayant témoigné d'une expérience "polyamoureuse", font quelques mises au point, plus raisonnables. Cela peut être synthétisé par la déclaration suivante de Simpère : "Je pense que si l'égalité des sexes était plus répandue, ça changerait le monde" . En supposant que par "égalité de sexes" il est question d'égalité des sexualités (sans quoi on serait un peu hors sujet), cette mise au point, plus modérée, ne permet pas d'escamoter le problème : ce "changement du monde" est tout à fait douteux (mis à part la trivialité que si le modèle sexuel-marital changeait, la sexualité et la famille en seraient changés). Il n'y a rien qui permette de passer d'un tel changement à un changement de société, plus profond, à moins de présenter une théorie solide et globale d'anthropologie de la famille, ce qui n'est pas exactement le cas.