Je dois d'entrée décevoir les promesses de mon titre ; n'étant pas vraiment d'une radicalité extrême, les accusations de "phallogocentrisme" ou autres contestations d'un biais machiste infestant la philosophie m'ont toujours laissé de marbre. Cependant, force est de constater que la philosophie n'est pas, aujourd'hui encore, un champ particulièrement ouvert à la féminité, que ce soit sur le plan des contenus, comme de la sociologie. La consultation d'un blog comme Being a woman in philosophy, certes concentré sur des expériences négatives, suffit à témoigner de l'ampleur des problèmes engendrés par la domination masculine dans les départements de philosophie anglo-saxons : harcèlement, mais aussi marginalisation, sociabilité difficile ou embarrassée, etc. En ce qui concerne la France, je n'ai pas vraiment de raisons de penser que la situation soit particulièrement différente, ni en termes de répartition quantitative, ni en termes de comportements. Sur ce dernier point, je n'ai pas véritablement de données, mais la simple consultation des réponses furibardes à la nomination de Claudine Tiercelin au collège de France suffit à jeter le soupçon : il est vrai que l'enjeu principal de la "controverse" était la division analytique/continental au sein de la philosophie française, mais certains éléments du traitement médiatique de l'affaire (notamment l'article dérisoire d'Aude Lancelin sur le sujet) ne peuvent éliminer la suspicion que les déchaînements de fureur contre l' "incompétence" de cette chercheuse tout à fait honorable auraient en tout cas pris une toute autre forme, n'eût-elle eu la "malchance" d'appartenir au sexe faible...

Le diagnostic étant à peu près assuré quant aux symptômes, en quoi consiste la maladie ? Un problème soulevé depuis quelque temps consiste à souligner qu'en s'en remettant fréquemment à la saisie intuitive, la philosophie s'exposait à toutes sortes de préjugés, et notamment à des biais ayant trait au sexe du penseur ; les hommes et les femmes tendant statistiquement à avoir des intuitions significativement différentes, il est possible qu'une certaine marginalisation se produise régulièrement si une philosophe se trouvait dans une situation où elle s'opposait à un autre parce qu'elle avait la "mauvaise" intuition... Cela représente certes une partie du problème, tout à fait significative : mais la philosophie, heureusement pour elle, ne fonctionne pas seulement au consensus sur les intuitions, et tout un ensemble de procédures (d'ailleurs très variées) rationnelles permettent de soumettre les points de départs à des épreuves d'un autre genre.

Encore une fois, le doute subsiste sur l'enracinement de ces procédures dans une certaine idée de la raison, et un certains type d'exclusion que cette idée induit. Je ne suis pas certain de pouvoir aller beaucoup plus loin sans m'égarer complètement, mais il y a là des idées qui me tarabustent : si il y a un authentique "reste", un "biais" de la philosophie, conçu non pas en termes purement négatifs et flagellatoires, mais constructifs, en quoi ce reste est influencé par la faible présence féminine en philosophie ? Qu'en est-il des autres biais possibles, sociaux, ethniques, culturels, etc. ? Mes propres préoccupations sont éloignées de ces questions, puisque le grand souci selon moi consiste à se confronter de manière solide à l'anthropocentrisme philosophique, et qu'à ce titre je suis forcément amené à relativiser la division masculin/féminin à l'aune de ce critère plus large ; mais cela mérite d'être interrogé. Il convient d'être très prudent en ces matières, car se proclamer révolutionnaire, comme je l'ai déjà fait remarquer, est infiniment plus facile que de se confronter aux problèmes authentiques de la pensée établie ; mais il y a là assurément des lignes à creuser. 

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