Je poste ici un retour sur les réflexions présentées ici, et résumées dans le présent texte sous forme ramassée et un peu plus explicite. En espérant que cela puisse intéresser quelques visiteurs. Je recommande chaudement la vision d'Attention danger travail, en passant.

 

Sur la question du statut du travail.

 

Il y a en gros trois manières d’appréhender l’essence du travail à l’heure actuelle

- comme moyen de subsistance biologique et sociale

- comme moyen de dégager un temps échappant au travail

- comme moyen de réalisation de soi dans le plaisir ressenti au travail.

 

Entre ces trois possibilités, il est possible de dégager une hiérarchie sous-jacente, en forme de gradations : le travail, à son stade le plus primaire, est d’abord subsistance, il est ensuite moyen de dégager le temps du non-travail, et enfin il est plaisir à part entière. Ce qui est intéressant, est que la plupart des postures théoriques portant sur le travail reconnaissent bien cette pluralité de gradations, mais qu’elles l’ordonnent en privilégiant un des aspects sur les autres, et que c’est à partir de là que s’ordonne tout une vision du monde économique et social : 

- si le travail est avant tout subsistance, satisfaction de besoins, alors il est une fin en soi, mais uniquement dans la mesure où il permet de remplir lesdits besoins ; en d’autres termes, le travail devrait être limité au strict minimum vital, et tout travail supplémentaire devrait être considéré comme purement volontaire, et à ce titre superflu. Il s’agit là d’une interprétation généreuse, parce qu’elle suppose une adéquation relativement facile entre quantité de travail fourni et minimum vital. Dans le faits, elles est le plus souvent tordue dans l’autre sens, à savoir que la quantité de travail à fournir pour obtenir ce minimum est augmentée autant que possible pour une productivité accrue. 

Dès lors, le travail étant réduit à l'acte de se maintenir dans l'existence, il se sépare difficilement de la survie, mais retombe facilement dans une forme déguisée d'esclavage. 

 

Entre les deux possibilités restantes, le plus intéressant, à mon sens, est qu’elles représentent des contrastes politiques majeurs. Il me semble que la seconde est une illusion politique de grande ampleur, et je vais tenter d’expliquer pourquoi.

Concevoir le travail comme moyen d’accomplissement de soi dans la tâche productrice et extériorisante relève d’un inconscient théorique assez partagé, qui peut être résumé en termes philosophiques par la généalogie Aristote-Hegel-Marx. En très gros, il y a deux types de travail selon cette posture : le vrai travail, envisagé comme création (poiesis) et mise en forme extérieur d’une intériorité libre ; ce travail prend donc modèle sur les formes les plus « hautes » d’activité, comme l’artiste et le théoricien. À l’opposé de cette forme de travail, on a le travail dégradé, aliénant, qui est l’apanage du tout-venant s’épuisant à une tâche qui ne l’épanouit pas. On peut donc d’ores et déjà critiquer cette vision comme relevant, pour le théoricien, d’une forme de narcissisme appliqué à l’existence sociale : passe encore que pour le philosophe, la pensée soit le plus haut degré de l’existence (ce qui est une thèse intéressante quoique discutable), il est cependant plus étrange pour lui de s’ériger en modèle général de l’existence sociale. Mais, à tout prendre, un tel narcissisme n’est pas en soi disqualifiant : il se peut qu’il ait en cela tout à fait raison, et que sa forme de travail soit bien le travail sous sa forme la plus accomplie.

Ce pourquoi une telle vision me semble erronée, tient en premier lieu à ce qu’elle prend le travail pour un certain type d’activité privilégié ; une telle position est à mon sens égarante, parce que le travail ne tient justement pas à ce qu’on fasse ceci ou cela ; toute activité peut être envisagée comme un travail, sous certaines conditions, ou comme un loisir sous d’autres. Le garde de Buckingham Palace, essentiellement, ne fait rien de la journée à part se tenir debout ; une telle activité n’est un travail par aucune détermination intrinsèque, mais parce qu’elle est imposée et reçoit un salaire en récompense (voir aussi à ce sujet l’affaire des participants de l’île de la tentation qui finirent par se voir considérés comme « acteurs » ; un tel arrêt a le mérite de faire réfléchir sur ce qui constitue une activité donnée en travail) À  l’autre bout de la chaîne, et sans même considérer les exemples paradigmatiques que sont les activités intellectuelle ou artistique, qui peuvent aussi bien relever du loisir que du travail proprement dit, considérons simplement le bricoleur : qu’est-il, sinon celui qui fait, pour se détendre hors de son travail, ce qu’il pourrait tout à fait faire de manière salariée ? 

À cette raison proprement argumentative, il convient d’en assigner une seconde, plus politique : si n’est véritablement travail que le travail « noble », d’accomplissement de soi, tout autre travail étant une tâche « aliénante » à supprimer, non seulement on s’égare sur les déterminations authentiques du travail, en le réduisant par essence à un quasi-loisir au mépris de ce qu’il peut représenter dans une vaste majorité des cas, mais encore on tend à déprécier totalement toute forme d’activité qui ne soit pas quasi-libre, en la considérant comme aliénante (ce qui est déjà en soi problématique car très réducteur). À ce moment, et quelques postures révolutionnaires qui peuvent être apparemment tirées de cette vision (le travail, entendre le travail des autres, qui n’ont pas la chance d’être philosophe, est aliénant et pour cela devrait être adouci le plus possible), il faut assumer que soit on veut une société composée intégralement de travailleurs « libres », soit forcer tous les autres à se réaliser dans leur travail, ce qui semble être une tâche des plus problématiques. Un horizon néolibéral est justement orienté vers une telle sur-aliénation de l’intériorité même du travailleur dans son activité, dans laquelle il est voué à se fondre et à s’actualiser pleinement. 

À l’inverse, il faut me semble-t-il assumer qu’il y a dans le travail une part d’effort et de non-accomplissement essentielle, qu’on ne saurait effacer à moins de se voiler la face, avec des conséquences pour le moins menaçantes ; que reconnaître la valeur essentiellement instrumentale du travail, comme moyen pour l’individu de dégager par son effort les conditions de son indépendance et de son non-travail, est le moyen le plus sûr de ne pas assujettir l’existence entière à une vision idéale de l’activité de travail, en réduisant celle-ci à une partie nécessaire, mais non essentielle, de la vie humaine ; laissons ceux qui ont la chance d’aimer ce qu’ils font se consacrer de toutes leurs forces à leur travail, et dégageons les conditions générales pour les autres de ne pas perdre leur vie à la gagner.