« Le mal dans la vie humaine est beaucoup plus inquiétant et beaucoup plus effrayant lorsqu’il se dissimule sous le mensonge et la fourberie, lorsqu’il est recouvert par le « bien », que lorsqu’il apparaît franchement et crève les yeux. Dans l’histoire universelle la plus grande partie du mal revêt l’image du « bien ». Le « bien » est trop souvent le mal. Même le « bien » chrétien est parfois ce genre de ce mal ». Ainsi pour le pharisaïsme, la légalité formelle, l’hypocrisie, la sublimation conventionnelle de la rhétorique et la cristallisation du « bien » dans le bourgeoisisme. Le bourgeoisisme n’est catégorie spirituelle qu’en ce sens qu’il est la négation de l’esprit, une illusoire mutation de l’esprit en une réalité toute contraire à l’esprit. Toute l’histoire du monde révèle une tendance fatale à se fixer dans le royaume du bourgeoisisme, à revêtir l’esprit bourgeois. Le christianisme, le spiritualisme, le socialisme, la révolution — tout se pervertit en bourgeoisisme, tout émigré au royaume bourgeois. Le bourgeoisisme est la fin des mouvements créateurs de l’esprit, l’extinction et le refroidissement du feu. Il profite des mouvements créateurs de l’esprit : il n’existe pas un seul grand symbole du passé qu’il n’ait mis à profit. Le bourgeoisisme n’a aucune foi dans le monde invisible et il ne veut pas courir le risque de lier son destin à ce monde. Le bourgeoisisme croit au monde des choses visibles, il ne lie son destin qu’ici-bas, soucieux seulement d’organiser la terre. Il a transformé le christianisme en réalité sensible, il en a fait un moyen de défense. Il déteste et il craint tout ce qui n’offre aucune garantie, tout ce qui risque d’être problématique. Il est une peur constante de ce qui pourrait venir troubler une existence sûre et tranquille. Il existe toute une spiritualité à l’usage des bourgeois, mais cette spiritualité n’a rien de spirituel. On a écrit toute une littérature énorme aspergée d’eau de rose ou d’huile pour la seule tranquillité du bourgeois. Le règne du bourgeoisisme est précisément le règne de ce monde. Tout est attiré vers ce règne, et comme régi par une loi de gravitation universelle. Tous les mouvements spirituels du monde, tous les mouvements révolutionnaires du monde tendent vers ce royaume. Ce fut également le sort du christianisme, et voilà le secret de sa tragédie. On utilise les valeurs de l’esprit et de la spiritualité pour affermir le règne du bourgeoisisme. On use de la spiritualité par peur et pour inspirer la peur. On prétend spirituelle une vie organisée selon des lois et des normes qui ne sont rien moins que spirituelles. On use de la spiritualité pour martyriser la personne humaine, pour la soumettre aux fausses valeurs du général et de l’abstrait. Tous les mouvements révolutionnaires d’inspiration antibourgeoise aboutirent à un nouveau règne de la bourgeoisie, après avoir renversé l’ancien. La révolution française créa le monde de la bourgeoisie capitaliste, et la révolution sociale et communiste créera encore un nouveau monde bourgeois. On pourrait même dire que le règne du bourgeoisisme se consolide de plus en plus dans le monde, en s’étendant de plus en plus, en devenant universel. Le moyen âge fut l’époque la moins bourgeoise. Le bourgeoisisme n’est pas l’apanage d’une classe sociale, celle des capitalistes, bien que ce soit là qu’il s’épanouit le plus à l’aise. La signification du bourgeoisisme est plutôt spirituelle que sociale, bien qu’il se projette toujours sur le plan social. Il existe un bourgeoisisme dans toutes les classes, chez les nobles, chez les paysans, chez les intellectuels, dans le clergé, dans le prolétariat. L’abolition de toutes les classes, socialement désirable, mènera probablement à un règne général du bourgeoisisme. La démocratie est un des moyens de cristallisation du règne bourgeois. Ce règne du bourgeoisisme dans la démocratie est plus dépravé en France, plus vertueux en Suisse, mais on ne saurait dire lequel est le pire. La quotidienneté sociale a toujours tendance à embourgeoiser les moeurs et l’opinion, à enchaîner l’esprit. 

Le bourgeoisisme trouve son symbole dans l’argent dont on connaît la toute-puissance, et dans le concept de « situation sociale ». Le bourgeoisisme ignore le mystère de la personne, c’est là un de ses signes distinctifs. Le socialisme veut vaincre et détourner le pouvoir de l’argent et symboliser la vie non par l’argent, mais par le travail. Là est sa vérité. Mais l’argent est le symbole du Prince de ce monde, et dans le bourgeoisisme socialiste ce symbole reparaîtra probablement sous une forme nouvelle, et l’homme sera de nouveau considéré suivant sa « situation sociale »). Le bourgeoisisme défend les vertus, les principes et les idées de patrie, de famille, de propriété, Église, État, de morale, etc.. Il peut défendre aussi les idées de liberté, d’égalité, de fraternité. Mais ici nous touchons précisément à la manifestation la plus terrible du mal universel — le mensonge et la substitution. Le diable est un menteur. La négation de l’esprit peut se déguiser en défense de l’esprit, l’impiété en piété, la violation de la liberté et de l’égalité en défense de la liberté et de l’égalité. Les « idées » et les « principes » peuvent être un mal plus grand que le désir et que les autres instincts naturels. L’utilitarisme, le désir de réaliser un but à tout prix et par n’importe quel moyen, la sécurité de l’homme obtenue à tout prix et par n’importe quel moyen, tout cela mène infailliblement au règne du bourgeoisisme. Ainsi les révolutions s’embourgeoisent, le communisme se transforme en règne du bourgeoisisme. Le christianisme est devenu bourgeois parce qu’il s’est laissé glisser au plan où l’on triomphe par la force, où l’on se défend par le mensonge. Le royaume du bourgeoisisme s’oppose au royaume de l’esprit, à la spiritualité pure de tout utilitarisme, de toute adaptation sociale. Le bourgeoisisme s’oppose à la sincérité telle que la comprenait Carlyle, à l’authenticité, à tout ce qui touche à la source originelle de la vie. Le bourgeoisisme est d’origine sociale et signifie toujours la domination de la société sur l’homme, en tant que personne humaine unique, originale, la tyrannie de l’opinion publique et des moeurs sociales. Le bourgeoisisme est le règne de la quotidienneté sociale, le règne du plus grand nombre, le règne de l’objectivation qui étouffe l’existence humaine. Il se manifeste dans la science et dans l’art et dans toute création humaine. Au XIXe siècle, des hommes remarquables se sont révoltés contre le règne du bourgeoisisme : Carlyle, Kierkegaard, Nietzsche, L. Bloy, chez nous, en Russie, L. Tolstoï et Dostoïevski. Ils posaient le problème d’une façon plus profonde que les révolutionnaires sociaux. Ils comprenaient que l’esprit même était en cause. La vie spirituelle est un moyen d’échapper à la quotidienneté sociale, elle seule permet de vaincre le bourgeoisisme. Celui-ci est le règne du fini, il nous ferme l’infini et l’éternel, il craint l’infini et déteste l’éternel. La voie spirituelle est un moyen d’échapper au règne du fini, un élan vers l’infini et l’éternel, vers la plénitude, elle fuit toute limitation. La voie spirituelle n’est pas sécurité, elle est péril. L’esprit ne s’incline pas devant le nombre, devant la masse, devant le besoin de sécurité. L’esprit précisément est révolutionnaire, tandis que la masse est réactionnaire. L’esprit dépasse la pensée naturelle et la réalisation naturelle, il se lie en cela au miracle de la liberté. Il lui faut lutter contre le mal bourgeois, contre la vertu pharisienne, contre les principes « sublimes ». Il existe deux espèces de bourgeois : le bourgeois posé, le moraliste bourré de principes qui ne permet à personne de respirer, qui occupe une situation importante dans la société, un grade hiérarchique — il peut s’agir d’un moine ascète, d’un académicien, d’un chef d’État ; le bourgeois léger, brûlant sa vie et jouissant de la gaîté du non-être. Mais le bourgeois est toujours optimiste, il croit au bonheur enchaîné dans le fini, il ne devient pessimiste que lorsqu’il entend parler d’alléger les malheurs et les souffrances d’autrui, lorsqu’il s’agit par exemple de changer la situation sociale des ouvriers. Le bourgeois considère généralement que les malheureux ont mérité leur malheur, et les heureux leur bonheur. Contrairement à la conscience bourgeoise, on devrait être optimiste lorsqu’il s’agit de changements sociaux destinés à supprimer les causes sociales du malheur, et pessimiste lorsqu’il s’agit des problèmes métaphysiques de l’existence humaine. Mais le bourgeois n’accepte pas le tragique de la vie. Le bourgeois socialiste ressemble aux autres bourgeois. Le bourgeoisisme lutte contre la souffrance en éteignant toute vie intérieure, en tendant à une objectivation toujours croissante de l’existence humaine. Le bourgeois, comme le sage, atteint à l’apathie par rapport aux souffrances humaines, mais son apathie n’a rien de stoïque. » 

 Nicolas Berdiaev, Esprit et réalité, 1937