[tw : philosophical ableism]

 

J'ai récemment découvert l'ensemble des sous-cultures désigné par le terme "tumblr social justice" ; mon pauvre cerveau ne s'en est pas remis, j'en ai peur.

Pour un cours de rattrapage, il s'agit d'une nébuleuse d' identités marginales qui pousse jusqu'à leurs plus invraisemblables extrêmes les tropes communs de certaines théories critiques (typiquement : gender, queer, postcolonial), jusqu'à un point où l'histrionisme, la parodie, et la logique de la pente glissante deviennent littéralement indiscernables les unes des autres. Pour résumer :

- les otherkin s'identifient à des animaux ou des créatures, la plupart du temps fabuleuses (licornes, dragons, fées, elfes, etc.) ; c'est-à-dire qu'ils affirment que leur âme, ou une partie de leur âme, est en réalité celle d'une créature de ce type, ou l'a été dans une vie antérieure ;

- les therians s'identifient, eux, à des animaux réellement existants (ex : léopards).  Ces deux premiers groupes, mais particulièrement le second, qui est parfois présenté comme un sous-ensemble des otherkins, font également part d'expériences de membres fantômes animaux (queue fantôme, oreilles sur la tête,...)

- les transethniques s'identifient à une ethnie ou une "race" (au sens anglo-saxon) différente de la leur physiquement.

- les plurals se présentent comme habités par une multitude de personnalités rivales, qui sont "colocataires mentaux" (headmates). Ensemble, elles forment un "système". Chacun des membres du systèmes a sa personnalité, son espèce biologique propre, etc. Des variantes intéressantes incluent les fictifs (un headmate qui est un personnage de fiction, ex. Sherlock Holmes), les factifs (un headmate qui est un personnage réel, ex. G.W. Bush). 

- enfin (il y en a d'autres, mais je vais arrêter là), autour de l'identité bourgeonnante des asexuels se sont agrégés une multitude de variantes, "demiromantiques", "gris-asexuels", et ainsi de suite. L'accumulation vire parfois au grotesque, lorsqu'il s'agit de trouver des catégorisations tarabiscotées et exotiques pour des phénomènes ordinaires (un demiromantique est une personne qui n'a relations sexuelles qu'avec une personne pour qui il éprouve des sentiments, soit à peu près tout le monde ; une relation "queerplatonique" désigne une amitié entre deux personnes de même genre)

 

Tout cela peut avoir l'air relativement peu perturbant sous la forme froide d'un inventaire à la Prévert du type que je viens de livrer, mais il faut bien comprendre qu'il s'agit de véritables communautés qui se revendiquent de ces étiquettes, et en portent haut l'étendard. La sincérité est garantie pour une partie d'entre eux. Il ne s'agit pas de questionner celle-ci, mais de s'interroger sur ce que signifie la formation de telles perspectives ultra-marginales.

 

Ce que l'on remarque d'entrée de jeu, est qu'il s'agit, dans tous ces cas, de se saisir d'outils théoriques et politiques forgés dans les luttes identitaires (antiracistes, genre...) pour les détourner de leur sens, ou en exagérer la logique jusqu'au point de rupture le plus radical possible. En lisant ces discours, on ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit presque d'une parodie d'extrême-droite pour dénoncer les extrêmes de la libéralisation des moeurs et des conventions (cf. avec les discours hystérico-homophobes sur le mariage gay, "on pourra marier n'importe qui avec n'importe quoi, tout est permis, même le pire, blablabla"), un des effets secondaires de cette vague encore ultra-minoritaire ayant été de confisquer en partie l'usage du terme "social justice".

Ce qui est indubitable, c'est que ces groupes sont largement parasitaires par rapport à ceux des luttes préexistantes ; ainsi les otherkins se calquent sur les transsexuels (avec notamment le phénomène de dysphorie, ou sentiment de non-appartenance à son corps), les asexuels sur le queer, les plurals sur les handicapés et les autistes. Le cas est paradigmatique pour les transethniques, ce terme désignant originellement le problème authentiquement épineux des personnes adoptées dans une famille différente de leur "ethnie" généalogique. Cette relation est amenée, naturellement, à être extrêmement tendue, puisque les "SJ" ont recours à toutes les stratégies de valorisation de la marginalité et de la subversion qui étaient l'apanage de ces luttes, et les utilisent pour parvenir à une immunisation totale de leur discours. Répondez-leur, ainsi, que leurs revendications sont trop minoritaires pour être dignes d'attention, et vous les marginalisez, et prenez dès lors la place de l'oppresseur ; ou que ce sont visiblement des mythomanes en quête d'attention, que personne n'a réellement ce genre d'identité, et vous êtes un chantre de la normalisation ; que, s'ils sont sincères, ils sont probablement psychotiques, idem. Le cercle de la déraison étant parfaitement clos, aucune contestation ne peut en venir à bout. Celle-ci a, je le crains, une multitude de conséquences néfastes sur les théories critiques originelles, en attaquant à la base une épistémologie (le ressenti intérieur, l'identité choisie contre l'identité assignée) par ailleurs cohérente, via la mise en évidence d'une extension indéfiniment possible et indéfiniment improbable des limites et des critères d'utilisation de ce discours, dès lors que celui-ci est déraciné de son contexte immédiatement politique et militant (il faut se souvenir que la rhétorique de la marginalisation et de l'oppression culturelle est reprise, aux États-Unis, par la droite dure, laquelle s'estime dominée par une société trop "libérale").


Malgré ces inquiétudes, entièrement légitimes, que génère le brouillard des SJ, malgré les faiblesses parfois grossières de leurs orientations identitaires (ainsi, si c'est un animal ou une créature à laquelle untel s'identifiera, ce n'est pas, ou pas prioritairement, une créature ordinaire, mais un être fabuleux, si possible ayant infiltré l'imaginaire et la popculture de manière valorisée : vampire, fée, ange déchu, dragon... Il s'agit d'être cool*, et toute cette rhétorique de la subversion est indélébilement marquée de romantisme adolescent), je ne  peux m'empêcher de trouver presque exaltante toute cette fascinante absurdité. Non pas parce que, en bon libéral postmoderne, j'aurais difficilement du mal à voir dans ces ébrouements adolescents autre chose que des festivités inoffensives, non pas parce que c'est le genre de truc typiquement sorti de Transmetropolitan, mais parce que, de manière grotesque, malsaine ou ludique, se réalise intégralement dans ces individus la séparation totale entre le corps et la personne, celle-ci étant laissée au gré de la créativité la plus merveilleusement débridée. Il y a quelque chose, dans cette orgie de contre-identités sans fin, la marque diffuse de la spécificité spirituelle de l'humanité, qui est, après tout, le seul groupe d'êtres vivants capables de se prendre authentiquement pour ce qu'ils désirent. Bien entendu, cette créativité va de pair avec un rejet voire une détestation très toxiques du rapport au corps, conçu (à la mode New age) comme une simple enveloppe obstruant et obscurcissant la personne (ou les personnes) réelles, et vécu comme un poids, une attache inopportune.

Ce côté exaltant, sur le mode, j'en conviens tout à fait, quelque peu pervers, de la réalisation débridée du potentiel inexploré du domaine du Symbolique (Cassirer en rêverait), ne peut se maintenir (c'est ce qui fait sa perversion) sans un nouveau parasitage, sur le plan logique : pour qu'advienne l'identification à n'importe quoi, il faut un être tel qu'il puisse réaliser cette identification, soit, un être humain, une personne ; c'est uniquement sur cette base terriblement normative et ennuyeuse que de telles extravagances sont possibles : elles n'ont pas besoin de la norme seulement pour s'en démarquer, mais de plus elles ne sont rien sans l'identification à soi du sujet qui est la base de ladite norme.

Ce qui aide à comprendre un peu mieux l'échec programmé de tout le projet de Philippe Descola dans son très surestimé Par-delà Nature et Culture.

Pour clarifier un tantinet, PDNC,  livre fabuleux et admirable à tous égards, est cependant grevé par l'incapacité manifeste de l'auteur à tenir ses promesses les plus alléchantes, et ce pour des raisons qui ne sont pas étrangères aux joyeusetés qui précèdent. En effet, Descola, dans PDNC, prétend fournir une alternative, une manière plus riche, et plus sophistiquée, d'appréhender ce que nous désignons collectivement, dans l'Occident moderne, par "nature". Cette alternative se réduit cependant, en toute dernière instance, à cela même qu'elle prétend dénoncer par ailleurs, à savoir le culturalisme le plus attendu, et donc, conversement, le naturalisme tant dénoncé par ailleurs. En effet, et malgré ses déclarations les plus fracassantes, PDNC ne fournit à son lecteur qu'une extension, conceptuellement très  modeste (même si cruciale pour la discipline qu'est l'anthropologie), du très plan-plan principe de charité. Savoir, qu'en plus de prêter un minimum de rationalité aux attitudes et aux conceptions des peuples non-occidentaux, il convient également d'appliquer cette règle aux cosmologies, et aux "ontologies" implicites dont ces peuples se réclament.

Ces cosmologies alternatives, tel l'animisme (unité des spiritualités derrière la multiplicité des corps), sont en effet fondées sur des modèles de séparation du cosmos à la fois irréductibles au naturalisme/dualisme prépondérant en Occident, et tout aussi justifiables a priori (au sens fort de ce dernier terme). Fort bien. Mais cette pluralité de modèles, cependant, n'ébranle en rien, quoi qu'on en aie, le Naturalisme, et ne forme en rien une alternative constructive à ce dernier ; elle n'est que la nécessaire prise en compte, dans le processus de compréhension des sociétés et des cultures, de la vision du monde de ces dernières. L'anthropologie de la nature est encore, quoiqu'elle en aie, une anthropologie, c'est-à-dire qu'elle présuppose la vérité du Naturalisme pour être concevable, et donc, pour déployer l'espace même des pluralités qui est sa vocation propre. L'animisme, le totémisme, et l'analogisme, sont bien des "ontologies", mais des ontologies construites par des cultures, que rien, hors de la vocation scientifique de l'ethnologue, ne nous oblige intrinsèquement à considérer comme autre chose qu'une "construction" mentale de plus. L'aspect le plus gênant, dans PDNC, se trouve bien dans son coeur parasitaire, qui entraîne un double-discours permanent (ou plutôt alternatif) : tout en ne cessant de rappeler qu'il ne s'agit ici que d'une quête heuristique pour le meilleur fonctionnement de l'ethnologie (versant "faible", herméneutique), l'auteur ne cesse de distiller des condamnations et des critiques qui sont fondées sur l'obsolescence de la prise en compte du seul Naturalisme/dualisme comme modèle de pensée, au détriment des autres possibilités (versant "fort", métaphysique), et se sert régulièrement de ce procédé pour contester toute théorie trop dépendante à ses yeux du Naturalisme. Il est significatif que, chaque fois qu'une diffficulté proprement ontologique se présente à lui, Descola se retranche derrière l'approche herméneutique, et n'hésite pas à affirmer la vérité nécessaire du Naturalisme pour son propre travail, mais aussi pour les phénomènes que celui-ci décrit (sa mention de la possibilité d'étudier la formation des structures mentales présidant aux diverses ontologies par l'entremise d'une psychologie du développement prend tout son sens ici) . Cette faiblesse structurelle de l'entreprise de PDNC, qui la condamne à frustrer le lecteur philosophe un peu emmerdeur, n'enlève en rien son intérêt, que cela soit bien clair, à l'ouvrage, qui reste grandiose. Mais elle met son auteur dans une position beaucoup plus inconfortable, beaucoup moins surplombante, que celle qu'il adopte usuellement.

En définitive, si Descola n'aime pas les furries, ce n'est pas par plat conformisme, mais parce que, comme les otherkins et leurs copains, il ne les trouve pas assez "sérieux", et qu'ils ne vont pas assez loin dans la subversion de l'identification naturelle de la physicalité humaine à son intériorité infiniment mouvante...

 

 

*Pour la définition la plus ridicule du cool de mémoire de philosophe, se référer à l'involontairement hilarant chapitre du désolant Cours familier de philosophie politique de P. Manent.