Voici un texte déjà ancien  (un an environ), que je me suis pris à relire, et qui formulait quelques questions que je n'ai pas encore, de loin, clarifiées. C'est une borne maladroite, sur un chemin qui s'annonce bien long, et il est frappant de voir à quel point je tourne encore autour de sujets similaires (essentiellement ceux de la fin du texte)

 

Que les animaux, par cela même que, se distinguant du reste des organismes vivants, ils sont êtres de sensation, disposent d’un univers qui leur est propre, ira ici tout bonnement de soi ; non qu’il s’agisse d’une évidence, mais de quelque chose, disons, de naturel, d'un point de départ fructueux. Nous partirons de là, ce qui permettra de court-circuiter les inutiles flagellations sur le thème de la méchanceté et de la bêtise de l’homme, d’avoir si longtemps dénié toute intériorité à ses semblables en sensibilité, il est vrai un peu moins bien éduqués que lui. S’épargner ce refrain, considérer comme acquis qu’il n’y a pas de bonnes et de mauvaises sensations, mais que toute forme de sensibilité implique la constitution d’une intériorité et d’un vécu, d’une subjectivité authentique, fût-elle métaphysiquement limitée et sans Sujet au sens plein, c’est se permettre d’aller aussi loin que possible, sans s’arrêter aux lieux un peu trop rebattus. La question tranchée, l’on peut s’interroger à nouveaux frais sur la nature de ces vécus dont les animaux disposent. Car si tout sentant a sa propre intériorité, que signifie une telle possession, et que nous apprend qu’elle soit ainsi libéralement distribuée ? Qu’est-ce qu’implique, donc, pour chaque vivant, d’avoir son propre point de vue ? Voilà qui est mieux, ou en tout cas plus prometteur.

 

La première déduction que l’on peut en tirer est que la sensibilité est chose éminemment simple, pour ainsi dire primitive : l’intériorité cesse d’être un privilège insigne, métaphysiquement énigmatique autant que faussement profond, pour devenir la forme ramassée de l'autonomie propreà la vie organique. En effet, l’animal qui perçoit, moucheron, épervier ou dauphin, ne dispose certes pas de la conscience de soi, de réflexivité, ou d’un langage pour s’exprimer. Ne lui en tenons pas rigueur : puisque l’intériorité n’est pas un gouffre au cœur de l’Être, mais plutôt une de ses modifications parmi d’autres, nul besoin d’exprimer, de « faire preuve » de sa sensibilité par des prodiges d’inventivité, il suffit de recevoir, de sélectionner le donné de la nature sous un certain ordre, et vous voilà capable de porter en vos entrailles (fussent-elles fort étroites) un monde à vous. C’est par la position, tout simplement, d’un point de vue sur les autres choses, qu’une intériorité existe. Connaître, douter, écrire des livres, ne sont pas réduits à néant, mais magnifiés d’autant, de n’être pas des indices d'un mystère étranger à leur réalité propre, et peuvent dès lors se déployer pour eux-mêmes

 Cette nudité essentielle de la présence au monde ne sert pas, on l’a compris, à la rabaisser, car, et c’est le second point, cette nudité vient surtout garantir l'éclatement de la sensation en modulations innombrables et étranges: étant extrêmement facile à acquérir, la mise en forme d’un monde est alors conçue non pas sous l’aspect d’une monotone répétition de ce qui est déjà connu (c’est-à-dire : ce que nous avons) sous le masque trompeur d’un schéma universel au sommet duquel trôneraient les hominidés, mais au contraire, comme un cadre minimal ouvert à toutes les variations, à toutes les hérésies, des plus banales aux plus monstrueuses.

Car si tout animal sentant porte en lui un monde propre, c’est à une multiplication indéfinie d’univers à laquelle nous assistons : qui sait, qui peut imaginer, ce que c’est que d’être chauve-souris, aveugle et se dirigeant avec des ondes, fourmi communiquant par influx chimiques et vivant à un rythme effréné, ou serpent à l’écoute de la chaleur ? Avoir en soi, dans ses entrailles, la capacité de se relier aux choses par un medium inédit, n’est pas seulement source d’étonnement pour le zoologiste, mais aussi devrait perturber plus d’un être humain installé dans le confort de ses deux yeux : non, cette belle subjectivité, cette perception dont tu te pares, ami, n’est pas le mode d’accès privilégié aux choses, ce n’est qu’une possibilité parmi d’autres, non moins réelle pour cela, mais certainement pas absolue. Il faut battre en brèche, non pas l’idée banale et déjà dégonflée que l’homme serait seul à sentir, mais que toute sensation s’alignerait sur le moule de sa propre version du rapport aux choses, de cet « être-au-monde » infiniment fade.

 « L’arbre tombant dans les profondeurs nocturnes de la forêt tropicale est entendu par d’innombrables oreilles animales, dont les nôtres ne sont qu’une variation éphémère. Les récifs de corail au cœur de la mer et les paysages de glace de l’Antarctique ne sont pas des visions que nos yeux créent, mais des reliefs sur les niveaux du visible générique » (A. Lingis). Contre Heidegger pour qui l’animal est simplement pauvre en monde, on peut conclure que « le vol d’une mouche est aussi ouvert à l’Être que notre parcours angoissé pour sortir du désert » (J.-C. Martin), ne cesser alors de dénombrer les mondes parallèles créés par chaque être individué, les ramener, des spéculations de la science-fiction, vers l’existence présente, intime, telle qu’elle surgit dans son irrémédiable étrangeté. À la multiplicité des « milieux animaux », il faut ajouter, de manière autrement plus audacieuse, une multiplicité des modes d’existence même. L’être non plus blancheur diaphane mais cristal infiniment coloré, se déploierait sans jamais s’arrêter.

 Nous voici au bord du gouffre, car, une fois reconnue l’infinité des embranchements possibles en direction des mondes, tel qu’impliqué par l’irréductibilité des principes d’accès, deux enjeux supplémentaires nous saisissent : d’une part, il est nécessaire de comprendre comment ces mondes peuvent légitimement coexister, c’est à dire non seulement exister parallèlement, mais exister ensemble, se rencontrer. Cela supposerait qu’au-delà de la variété des mondes, c’est à un Univers, à une Nature englobante quoique non-unifiée, que la pensée doit se confronter. Il serait ici notamment utile de produire une distinction cruciale entre la différence (ce fantôme qui hanta tant de cerveaux du dernier siècle), conçue comme l’irrémédiablement autre, l’irréductible négatif, et l’altérité, l’irréductible non incompréhensible car par définition susceptible d’appréhension et de relation, l’ « autre que », comme variation distincte à partir d’une base commune, fait de la même étoffe, mais tout entier commensurable aux autres formes d’êtres. Le danger est grand, car exagérer la différence signifie sombrer dans la nuit d’un mystère trop obscur pour être même formulé, quand la minimiser nous ferait retomber en douce dans le décalque d’une essence prétendument universelle mais toujours semblable à nous-mêmes.

 D’autre part, se pose fatalement la question de la limite posée à cette création continuée de mondes autonomes : car, ne le cachons pas, l’animal n’est qu’un pas, une étape, cruciale, mais non ultime, sur le chemin de l’élargissement de notre perspective. En effet, si la création de monde est indexée sur la spécificité d’un rapport, la disposition d’une intériorité, quelque chose d’important est gardé (l’individualité du corps vivant), mais autre chose, tout aussi majeur, est occulté, à savoir la profondeur d’une intériorité plus étrange encore, celle de tout corps, de tout assemblage. Une mouche a son propre rythme, son propre temps, elle vit assurément à sa façon. Mais que dire d’un atome, d’une maison, d’une planète ou d’une multinationale ?

Ici chacun acceptera ou non le saut qui lui est proposé : mais rien, dans le concept d’individu, n’exige la sensibilité, pas plus la vie, pour produire l’action, l'influence, qui se trouve en fin de compte la seule condition indispensable à la création d’un monde : chaque chose, en tant qu’elle affecte et est affectée spécifiquement, individuellement, c’est-à-dire, à sa manière, définit par là même son propre temps, sa propre « vie » (en un sens tout nouveau cette fois), son propre monde. Ni l’homme, assurément, ni même le vivant, mais « toute chose est la mesure de toutes les autres » (B. Latour). Pour qu’il y ait un univers, il faut donc une infinité de mondes, pour chaque élément du réel.

Cette vision vertigineuse n’est pas sans poser ses propres énigmes : notamment, ce qui fait la spécificité du vivant, ou même de l’être pensant, devient plus flou, plus anodin, jusqu’à susciter le soupçon de disparition. Faute de place, je peux tout au plus suggérer ici que ce qui se joue dans l’être de sensation n’est pas l’existence d’un intérieur ou d’un extérieur, qui seraient en tant que tels tout à fait triviaux, mais leur mélange, leur interversion, l’intérieur étant transformé en extérieur par projection, et l’extérieur, mimé intérieurement sous les aspects de la mise en forme dans les processus causaux à la base de la sensation. De même, il ne va pas de soi que chaque chose-monde fleurissant au sein d’un Univers devenu jardin à mille échelles puisse exister séparément, individuellement, ce qui menacerait la pluralité que nous cherchons à engendrer : aurait-elle dès lors besoin, pour être maintenue dans l’Être, d’un  être supérieur, d’une puissance obscure, Dieu, Nature, ou Néant ? Qu’est-ce qui, au juste, fait que le monde, à chaque instant, ne s’effondre pas sous le poids des différences qu’il peine à contenir ? Des mondes animaux, nous voici parvenus devant le mystère inhérent à toute existence, auquel nul n’échappe, certainement pas l’homme. Un beau voyage en vérité, qui prend son intérêt, de n’avoir pas de destination fixée à l’avance...

 

Sur l’animal à proprement parler et les mondes animaux: Alphonso Lingis, The Imperative ; Thomas Nagel, "Quel effet cela fait d’être une chauve-souris ?" in Questions mortelles ; Jacob Von Uexküll, Milieu animal et milieu humain.

Sur le concept de Nature et le passage de l’animal à l’homme : Henri Bergson, L’évolution créatrice ; Alfred N. Whitehead, Procès et réalité.

Sur les philosophies des mondes à multiples échelles : Graham Harman, L’objet quadruple ; Bruno Latour, Irréductions ; Jean-Clet Martin Plurivers. Essai sur la fin du monde ; Jean Wahl, Les philosophies pluralistes d'Angleterre et d'Amérique

Sur la vie intime des choses : Ian Bogost, Alien Phenomenology

Sur la différence et l’altérité : Gilles Deleuze, Différence et répétition ; Étienne Souriau, Sur les différents modes d’existence.