Zizek, malgré tous ses excès, ses défauts, et ses imprudences, reste en fin de compte une lecture hautement rafraîchissante. Non pas seulement parce qu'il existe, derrière la batterie de ses procédés histrioniques, un cœur philosophique extrêmement intéressant à défaut d'être tout à fait convaincant, mais, plus simplement, parce qu'au-delà de sa capacité à satisfaire les critères de recevabilité théorique, sa lecture est toujours stimulante, notamment au niveau des analyses ponctuelles et des exemples, tirés de la littérature comme de l'actualité. Je me souviens avec attachement de son analyse de Manon des Sources à l'aune du postmodernisme, ou de son rapprochement de la Fin de l'Histoire avec le Choc des Civilisations comme effets idéologiques solidaires dans le cadre du capitalisme mondialisé. C'est plutôt ce genre d'illuminations ponctuelles qui me poussent à continuer de le lire, que son architecture théorique surplombante ou ses blagues.

Dans cette lignée, j'ai trouvé extrêmement éclairante sa présentation, au début de son dernier livre, Less than Nothing : Hegel and shadow of Dialectical Materialism, de la situation intellectuelle présente (je traduis) : 

"Quel rôle Hegel joue-t-il dans notre moment historique ? 

Il y a quatre positions centrales qui, réunies, composent aujourd'hui le terrain idéologico-philosophique : D'abord, les deux côtés de ce que Badiou a adéquatement baptisé le « matérialisme démocratique » (1) le naturalisme scientifique (sciences du cerveau , darwinisme ...), et (2) l'historicisme discursif (Foucault, la déconstruction ...). Puis, à l'opposé, les deux côtés de la réaction spiritualiste contre ce matérialisme : (3) le "bouddhisme occidental" New Ageet (4)  la pensée de la finitude transcendantale (qui atteint son sommet avec Heidegger).

Ces quatre positions forment une sorte de carré greimassien divisé entre les deux axes a) de la pensée historique et anhistorique b) du matérialisme par rapport au spiritualisme. La thèse du présent ouvrage est double : (1). il y a une dimension que tous les quatre échouent à penser, celle d'un écart de pré-transcendantal sous forme de rupture, dont le nom freudien est la pulsion de mort ;  (2) cette pulsion désigne cette dimension qui est au cœur même de la subjectivité moderne ».


Pris comme tel, le carré de Zizek n'est pas parfait : la réference à Greimas est pédante, complètement inutile, et surtout la désignation de bouddhisme ou de New age pour la position 3 est insuffisante à mon goût. Si on reprend les mêmes coordonnées (point de départ dans la nature + opposition au désenchantement du monde), on peut cependant identifier une tendance proprement philosophique qui y correspond, à savoir les diverses pensées "cosmologistes" s'opposant à la bifurcation de la nature, sur une base process-relationaliste (whitehead), panpsychiste, ou écologiste. Réarrangé ainsi, nous parvenons à une matrice qui cartographie de manière très efficace la quasi-totalité des positionnements contemporains dans l'espace philosophique : 

- Matérialisme + Nature : Naturalisme scientifique

- Matérialisme + Humain : Historicisme et constructivisme

- Réenchantement + Nature : Philosophies de la Nature

- Réenchantement + Humain : Humanisme transcendantal

Formulées ainsi, les positions apparaissent à la fois plus claires les unes par rapport aux autres, mais aussi beaucoup moins satisfaisantes individuellement, ce qui, à mon avis, est plutôt encourageant. Cela permet à la fois de savoir où l'on se tient, et incite à formuler des solutions alternatives qui s'inscrivent en dehors du carré (comme celle que prétend proposer Zizek).